Les fleurs de Jennifer Latour ont l’air d’avoir été retouchées après la photo. C’est précisément ce qu’elle évite.

Pour Bound Species, elle assemble physiquement plusieurs fleurs sur une même structure. Elle perce les tiges, les emboîte les unes dans les autres, corrige le poids et recommence quand l’ensemble s’effondre juste avant la prise de vue.1

Le Photoshop le plus pratique serait probablement de ne pas faire tout ça. Ce n’est pas le projet.

Des prothèses aux tiges

Latour travaille depuis des années dans le maquillage d’effets spéciaux pour le cinéma et la télévision. Sculpture, moulage, peinture, cheveux, fabrication : elle décrit ce métier comme une boîte à outils qui lui a donné une compréhension assez instinctive de la manière de manipuler les fleurs selon leur forme et leur poids.1

La série est née pendant le confinement de 2020. Privée d’une partie de son travail habituel, elle s’est mise à construire ces espèces imaginaires à partir de fleurs et de plantes locales.2

Elle les photographie ensuite en studio ou dehors. Colossal montre les dernières pièces dans des paysages où une fleur unique semble soudain pousser depuis une branche d’arbre.3

La contrainte est vivante

Le matériau impose son propre calendrier. Une fleur fane, une tige plie, le vent déplace la composition. Latour explique choisir ses fleurs en fonction de leur poids autant que de leur couleur et devoir parfois reconstruire une branche pour l’alléger.1

C’est probablement ce qui donne aux images leur étrangeté. La créature paraît plausible parce qu’elle est soumise aux mêmes problèmes mécaniques qu’une vraie plante.

Le passage des prothèses de cinéma aux fleurs n’est donc pas aussi grand qu’il en a l’air. Dans les deux cas, Latour fabrique un personnage avec des matériaux fragiles, puis doit convaincre l’œil que les coutures n’existent plus.