Une photo d’un hôtel en forme de château est une curiosité. Deux photos commencent une collection. À partir de deux cents façades prises presque de la même manière, le château, la baleine, le bateau ou le faux palais cessent peu à peu d’être des exceptions : ils deviennent des variantes d’un même langage.

C’est ce qui rend Love Hotel de François Prost plus intéressant que ses bâtiments les plus spectaculaires.

En 2023, le photographe français a parcouru environ 3 000 kilomètres au Japon pendant trois semaines, de Tokyo vers l’ouest du pays et jusqu’à Shikoku, après avoir préparé son trajet avec Google Maps et Street View.1234 Son site présente plusieurs centaines d’images ; CNN rapporte qu’il a photographié les façades d’environ 200 établissements.13

Le chiffre seul ne fait pourtant pas la méthode. Ce qui transforme le road trip en typologie, c’est la décision de photographier encore et encore à bonne distance, de face, en plein jour et avec un cadrage stable.4 La répétition enlève à chaque hôtel une partie de son pouvoir d’attraction individuel pour faire apparaître ce qu’il partage avec les autres.

Avant la route

Le terrain commence sur un écran.

Prost explique avoir passé des heures à préparer le voyage avec Google Maps ; Le Monde décrit un repérage utilisant GPS et Street View avant les prises de vue.23 Cette phase est importante parce qu’elle inverse l’image romantique du photographe qui « découvre » spontanément un sujet au hasard de la route.

Le hasard existe encore, mais il est encadré par une liste, une carte et un itinéraire.

Cette manière de travailler appartient déjà aux séries précédentes de Prost. Son site rattache Love Hotel à After Party, consacré aux devantures de lieux festifs en France, Gentlemen’s Club aux États-Unis, Discoteca en Espagne et Club Ivoire en Côte d’Ivoire.1 Le sujet change ; l’outil reste le même : isoler une famille d’architectures ordinaires, parcourir un territoire et répéter le protocole suffisamment longtemps pour que les différences deviennent lisibles.

Le déplacement de 3 000 kilomètres n’est donc pas seulement un record de terrain. Il donne au corpus une continuité géographique : grandes métropoles, périphéries, routes plus rurales et villes intermédiaires passent toutes devant le même appareil.

Même distance

Le choix du cadrage fait presque tout le travail analytique. Colossal relève lui aussi cette frontalité répétée, qui laisse les architectures se comparer sans transformer chaque arrêt en exercice de style.5

Prost ne cherche pas la vue intérieure la plus extravagante ni le détail le plus photogénique. LM Magazine résume sa méthode : prise à bonne distance, cadrage répété et lumière du jour, afin de faire ressortir les couleurs.4 Le photographe dit s’intéresser aux devantures parce qu’elles lui paraissent plus bavardes que les intérieurs.4

Love hotel japonais photographié depuis la route par François Prost
Le protocole garde les bâtiments dans leur contexte routier. Poteaux, parkings, câbles et chaussée restent dans l’image au lieu d’être nettoyés comme dans une photographie d’architecture promotionnelle.François Prost

Cette distance évite deux pièges opposés. De trop près, la série deviendrait une collection de motifs décoratifs. De trop loin, les hôtels se fondraient dans le paysage. Le cadrage intermédiaire conserve à la fois la façade et les éléments qui expliquent comment elle fonctionne : route, entrée automobile, enseignes, prix, parking, voisinage et réseaux aériens.

La répétition rend ensuite ces détails comparables. Un château seul paraît absurde. Une succession de châteaux révèle une convention. Une baleine seule ressemble à une blague architecturale ; au milieu des bateaux, soucoupes, façades tropicales ou motifs enfantins, elle rejoint une économie générale de l’évasion.

Le photographe ne demande plus seulement « qu’est-ce que ce bâtiment représente ? ». Sa série demande : quelles formes reviennent quand des centaines d’entreprises doivent vendre discrétion et fantaisie depuis le bord d’une route ?

Voir l’anonymat

C’est là que l’architecture devient paradoxale.

Les love hotels répondent historiquement à un besoin d’intimité : proposer aux couples un espace hors du logement familial ou de la promiscuité domestique.126 Le système d’usage cherche donc la discrétion. Pourtant, beaucoup de façades photographiées par Prost sont visuellement bruyantes.

CNN relève les châteaux, bateaux, baleines, soucoupes et autres constructions immédiatement reconnaissables.3 Le Monde souligne de son côté un imaginaire parfois difficile à situer : lettres latines, références européennes ou américaines, thèmes de conte et esthétique tropicale donnent aux bâtiments un caractère volontairement « international ».2

Love hotel japonais aux références de château photographié par François Prost
Pris isolément, le château semble être une extravagance. Dans la série, il devient un motif récurrent parmi d’autres façons de fabriquer une parenthèse visuelle.François Prost

L’anonymat n’est donc pas produit par une façade invisible. Il se trouve ailleurs : dans l’organisation de l’accès, le séjour court, les circulations et la séparation entre la vie familiale et le temps passé dans l’établissement. La façade, elle, doit encore attirer l’automobiliste et différencier un hôtel de ses concurrents.

Cette tension explique une partie du kitsch. Le bâtiment doit dire simultanément « ici, vous pouvez disparaître » et « regardez-moi ».

Une typologie

Le mot « typologie » pourrait faire croire que toutes les images deviennent froides ou scientifiques. Ce n’est pas ce qui se passe.

Les photographies de Prost restent colorées, drôles et parfois franchement absurdes. Mais leur ordre change leur lecture. La série empêche l’image la plus spectaculaire de devenir toute l’histoire.

C’est aussi pourquoi le nombre compte. Le site de l’artiste parle de plusieurs centaines d’images.1 À cette échelle, des éléments sans prestige commencent à peser autant que les façades iconiques : un parking vide, une route grise, un câble électrique, une enseigne vieillissante ou le bord d’un champ.

L’intérêt documentaire se trouve précisément dans ces répétitions moins séduisantes. Une photographie promotionnelle éliminerait probablement le poteau électrique devant la façade. Prost le garde. À force, les infrastructures banales deviennent une seconde typologie superposée à celle des hôtels.

On ne regarde plus seulement des décors destinés au désir. On regarde aussi la manière dont ils s’installent dans un territoire réel.

Photographier pareil

Le procédé de Prost paraît simple parce qu’il repose sur peu de décisions visibles. Il est en réalité très contraignant.

Il faut accepter de ne pas « sauver » chaque bâtiment avec le meilleur angle possible. Il faut conserver un mauvais ciel si c’est celui du jour, reculer suffisamment pour retrouver une distance comparable, laisser les câbles dans l’image et parfois produire une photographie moins spectaculaire afin que la série reste cohérente.

Cette discipline fait de la répétition un outil d’enquête. Elle est applicable bien au-delà des love hotels : enseignes commerciales, ateliers, garages, salles des fêtes, stations-service, pavillons, cabanes ou mobiliers urbains peuvent commencer à raconter autre chose dès qu’on leur applique le même regard assez longtemps.

La leçon de Love Hotel tient peut-être là. Un sujet visuellement extraordinaire n’exige pas forcément un regard qui cherche chaque fois l’image extraordinaire.

Prost fait presque l’inverse : il photographie pareil jusqu’à ce que les différences deviennent impossibles à ignorer.