En juin 2026, Ashton-in-Makerfield, ville de marché du Grand Manchester, a reçu plus de caméras qu'elle n'en avait probablement jamais vues. Le député de la circonscription avait démissionné exprès pour permettre à Andy Burnham, maire du Grand Manchester, de tenter un retour aux Communes que tout le monde lisait comme un premier pas vers Downing Street. Des équipes de télévision du monde entier se sont posées sur la high street.5 Une partie des reportages, résume Katy Cowan, fondatrice de Creative Boom, sont arrivés avec l'angle déjà monté : déclin post-industriel, magasins de vape, le nord abandonné.1

Le thème n'était pas sorti de nulle part. Pendant la campagne, Burnham a littéralement fait des boutiques de vape un axe de son programme local, demandant un changement de loi pour donner aux councils le pouvoir de les bloquer.7 Mais pendant que les plateaux tournaient, au milieu de la ville, un parking était en train de redevenir ce qu'il avait été pendant sept siècles : l'endroit où Ashton fabrique des choses. Et la manière dont on refabrique ça mérite plus d'attention que la manière dont on le filme.

Le sol d'abord

Le terrain dit l'essentiel avant n'importe quelle maquette. Le marché d'Ashton existe depuis qu'une charte l'a officiellement créé en 1284.2 Le marché de plein air installé sur Garswood Street, lui, a commercé plus d'un siècle avant de fermer pendant la pandémie.2 Entre les deux, la ville a pris son nom de ce qu'elle produisait : charnières, serrures et limes à la Révolution industrielle, puis charbon du bassin du Lancashire, tissage, ferronnerie.1 L'usine de charnières Crompton's a fermé puis été démolie, remplacée par un centre commercial.6 Il reste un pub, le Hingemaker's Arms, que Wikipédia présente comme le seul au monde à porter ce nom.6

Photo d'archive du marché extérieur d'Ashton-in-Makerfield, foule devant les étals, encadrée par la typographie Ashton Square sur fond noir
L'identité intègre les archives du marché : le passé n'est pas un décor sépia, il est un matériau de la marque.StudioDBD, via Creative Boom

C'est ce terrain-là que Wigan Council a décidé de rouvrir. Le projet #OurFutureAshton repose sur 6,6 millions de livres de financement gouvernemental, et sa pièce centrale consiste à rendre au site du marché historique son usage premier : une place publique pour les événements, les petits commerces et la communauté.3

Avant les maquettes

Dans ce dossier, ce qui frappe autant que le montant, c'est la patience administrative qui va avec. Le conseil a passé trois ans à consulter habitants, commerçants et jeunes avant de déposer son dossier de financement à l'été 2022.3 Les chiffres de ces consultations, publiés sur la page du projet, disent une ville qui n'allait pas bien : début 2024, 30 % des jeunes interrogés ne se sentaient pas du tout en sécurité dans le centre la nuit, 64 % des entreprises et employés se disaient mécontents de la fréquentation, 52 % jugeaient que le centre avait décliné en six mois et 66 % étaient insatisfaits de son apparence.3

Les travaux ont démarré le 16 février 2026, après l'attribution du marché principal à l'entreprise Bethell, approuvée par le Cabinet du conseil le 26 janvier.34 La page du conseil programmait l'ensemble jusqu'en novembre 2026 ; Creative Boom écrivait fin août que la place elle-même était attendue pour l'année suivante. Entre les deux, la vérité du chantier, personne ne la connaît encore.13 En attendant, douze propriétés ont été retenues dans la première vague de subventions vitrines et les premières façades refaites sont déjà visibles, tandis que les premières œuvres publiques sont posées, dont une murale signée Scott de Snow Graffiti près de Gerard Street.38

C'est dans ce cadre que le conseil a fait appel à David Sedgwick, fondateur du studio manchesterois StudioDBD, pour donner à l'ensemble une identité.1

Refuser d'achever

La décision de conception la plus intéressante du projet tient en une phrase de Sedgwick : « It creates a brand that isn't finished on launch day. It's designed to be made by the people who use the square. » Une marque qui n'est pas finie le jour du lancement. Conçue pour être fabriquée par ceux qui utilisent la place.1

Le socle s'appelle « Made in Makerfield ». Derrière le jeu de mots, une plateforme narrative ouverte : entreprises locales, associations et événements peuvent s'en servir pour raconter ce qu'ils font. La marque grossit à chaque nouvel usage de la place, au lieu d'être verrouillée dans un brand book le jour J.1 Sur ashtonsquare.co.uk, le site réalisé par StudioDBD, la promesse est déjà opérationnelle : des kiosques permanents pour les indépendants et des emplacements de marché flexibles y recrutent leurs futurs occupants, présentés comme un moyen à faible risque de tester des produits et de se construire une clientèle.2

Le système visuel raconte la même histoire. La typographie sur mesure emprunte aux formes mécaniques, aux outils et aux composants fabriqués ; les annotations du spécimen de StudioDBD pointent des trous de charnière dessinés dans les lettres, en hommage direct au passé industriel de la ville.1 Les rubans qui traversent l'identité viennent du Walking Day, la tradition civique locale où églises et écoles remplissaient les rues de bannières et de cuivres, et dont les familles préparaient les décorations avec des rubans achetés sur les étals du marché même. Le site de la future place était donc, littéralement, l'endroit où l'on fabriquait la fête.1

Spécimen typographique noir et blanc des lettres ASO et S d'Ashton Square, annotations pointant les trous de charnière dessinés dans les lettres
Les trous de charnière dans les lettres : le patrimoine industriel traité comme une contrainte de conception, pas comme un ornement.StudioDBD, via Creative Boom
Motif de rubans roses, rouges et mauves entrelacés portant la mention Made in Makerfield sur fond jaune
Les rubans du Walking Day tissent l'identité : chaque usage de la place peut en ajouter un tour.StudioDBD, via Creative Boom

Sedgwick résume l'intention : « confiante sans être corporate, travaillée sans être précieuse, fièrement nordiste sans tomber dans le cliché. »1 Pendant le chantier, un espace nommé Art Corner, porté avec Outhouse et Everyday Wigan, accueille les habitants pour des ateliers et des discussions, avec ses propres icônes illustrées de tout ce qu'on peut y fabriquer.1

Fabriquer la marque

Ce que fait StudioDBD ici dépasse le cas d'une place de marché du Grand Manchester. La plupart des identités, y compris civiques, sont conçues comme des objets : un logo, une palette, un ton, un PDF de règles, puis la vie s'arrange avec. Celle-ci est conçue comme un procédé : on définit des matériaux (une typographie, des rubans, une plateforme), des règles d'assemblage, et on laisse les usagers produire des pièces que le studio n'a jamais dessinées. Le stand du samedi, la bannière de l'école, l'affiche de l'assoce deviennent des couches de la marque.1

Rendu aérien de la future Ashton Square : kiosques couverts, espace pavé flexible, verdure et habitants
La place livrée ne sera pas la fin du projet : elle en sera le support de fabrication.Gillespies, via Ashton Square

Quiconque a déjà maintenu un projet open source ou construit en public reconnaîtra la mécanique. Un brand book fermé, c'est un logiciel propriétaire : chaque usage non prévu est une infraction. Une identité conçue comme Ashton Square, c'est un dépôt avec des règles de contribution : la typo et les rubans sont le noyau, les usages sont les pull requests, et le rôle du studio s'arrête là où commencent ceux des habitants. Cette délégation n'a rien d'un abandon : c'est une décision d'architecture. Une marque qui ne peut pas grossir avec ses usagers est condamnée à être entretenue à contrecoeur par son agence, puis abandonnée.

C'est aussi, plus discrètement, une réponse au problème que posait la consultation de départ. À une ville qui disait être vue comme datée et fatiguée, l'identité ne répond pas par un rebranding cosmétique mais en rendant aux habitants un rôle de fabricant. « La place a toujours été un endroit où l'on fabrique des choses, dit Sedgwick. Maintenant elle peut être un endroit où l'on fabrique aussi des histoires. »1 Le message n'est pas « on va vous rendre joli », il est « on va vous rendre la main ».

Rien n'est encore prouvé

Il faut dire honnêtement ce qui reste de l'ordre de la promesse. La place n'est pas livrée, et une plateforme narrative ne vit que si quelqu'un l'alimente : rien ne prouve aujourd'hui que les entreprises locales s'en saisiront au-delà des premiers mois d'enthousiasme. Le risque classique des marques participatives est connu : la participation décorative, où l'usager est invité à colorier dans les interstices d'un système qui reste verrouillé. La différence se jouera dans deux ou trois ans, quand on verra si des usages non prévus par StudioDBD ont survécu et proliféré, ou si tout est rentré dans le rang.

Le calendrier lui-même reste flou : programmation du conseil jusqu'en novembre 2026, achèvement de la place attendu en 2027 selon Creative Boom.13 Et l'arrière-plan politique rappelle que 6,6 millions de livres de financement public sont aussi un enjeu électoral local, dans une circonscription que le pays entier a scrutée pendant l'élection partielle.5

Mais une chose est déjà réelle : les candidatures pour les kiosques et les emplacements de marché sont ouvertes, et le projet cherche explicitement des makers, des boulangers, des musiciens et des fondateurs qui « font cette ville ».2 Le test ne sera pas la beauté du logo. Il sera le nom du premier commerce indépendant qui ouvre un kiosque, teste un produit un samedi, puis revient le suivant. C'est exactement le genre d'histoire que la presse mondiale n'était pas venue chercher.