Regardez APPARATUM sans entendre le son et le dispositif raconte déjà presque toute sa musique : une bande tourne, une tête se déplace, un disque noir et transparent passe devant une lumière. À côté, pourtant, le visiteur ne touche aucun de ces mécanismes. Il compose sur un écran.1
C'est le petit piège de cette installation construite en 2018 par panGenerator, alors formé de Krzysztof Cybulski, Krzysztof Goliński et Jakub Koźniewski. Elle semble célébrer le retour du geste mécanique, mais sa chaîne commence par une partition graphique numérique ; les symboles sont traduits en commandes, puis de vraies bandes magnétiques et de vrais générateurs optiques produisent le signal.12
L'instrument n'est donc ni l'écran ni le meuble blanc. C'est ce qui relie une notation abstraite à une machine assez physique pour qu'on puisse regarder le son se fabriquer.
Partition-machine
APPARATUM a été commandé autour de l'héritage du Studio Expérimental de la Radio Polonaise, le PRES, fondé en 1957 et actif jusqu'en 2004.3 Parmi les références choisies par panGenerator se trouve la Symphony — electronic music de Bogusław Schaeffer, datée de 1964 : Schaeffer y inventait une notation graphique dont les signes servaient d'indications au technicien chargé de réaliser la pièce en studio.13
Ce détail change la façon de lire l'installation. La partition de Schaeffer ne commandait pas un piano déjà défini ; elle organisait une fabrication, avec un humain entre le symbole et les machines. APPARATUM reprend exactement cet espace intermédiaire, sauf qu'une partie de l'interprétation passe désormais par le logiciel.
Sur l'interface, le visiteur assemble des formes. Le système les transforme en consignes pour les générateurs électromécaniques, ce que ZKM et Digital Cultures décrivent explicitement comme une partition graphique interactive commandant bande magnétique et éléments optiques mobiles.25 Ce n'est pas très différent, conceptuellement, d'écrire un petit programme dont les sorties seraient des moteurs et du son.
L'objet peut ainsi parler du PRES sans jouer au musée vivant. Personne n'a besoin d'apprendre les procédures de 1964 : panGenerator récupère surtout une idée, celle d'une notation qui décrit comment produire le son et laisse l'appareil chargé de l'exécuter.
Bande réelle
La bande magnétique n'est pas là pour donner une jolie couleur vintage. panGenerator indique utiliser deux boucles à deux pistes et trois lecteurs linéaires one-shot.1 Dans sa visite technique, Peter Kirn précise que les boucles font environ deux à trois secondes et que leur vitesse de lecture varie ; sur les trois autres modules, la tête se déplace le long du ruban, avec un effet direct sur la hauteur.4

En 2018, évidemment, cinq fichiers audio auraient demandé moins de place, moins de réglages et probablement moins de pannes. Justement. Une boucle logicielle cache sa longueur physique parce qu'elle n'en a pas ; ici, la répétition correspond à un morceau de ruban qui revient réellement devant une tête. Modifier la vitesse cesse d'être un paramètre graphique et redevient le mouvement d'un support.
Cette contrainte n'améliore pas magiquement le son. Elle le rend lisible. On peut suivre du regard une partie de la causalité que les stations audio modernes ont raison de cacher la plupart du temps, mais qu'un dispositif consacré à l'histoire de la musique électroacoustique a tout intérêt à remettre au premier plan.
Lumière sonore
L'autre famille de générateurs est encore plus étrange. Pour obtenir des tons de base et du bruit, panGenerator utilise des disques portant des motifs graphiques et tournant devant des composants optiques.1 Create Digital Music décrit un moteur DC, un disque de plexiglas partiellement masqué par du film noir, une LED et une photorésistance ; quand le motif passe devant la lumière, le capteur produit une variation électrique qui part vers le mixeur analogique.4
Le dessin ne représente donc pas la forme d'onde après coup. Il participe matériellement à sa génération. Une zone opaque, une zone transparente, une vitesse de rotation : la lumière reçue varie, puis le signal électrique varie avec elle.
La formule de panGenerator, « digital interface meets purely analogue sound », devient très concrète : le logiciel décide quand la machine agit, tandis que le signal audible vient d'un objet en rotation, d'une lumière, d'une résistance ou d'un ruban magnétique plutôt que d'une émulation calculée dans le processeur.1
Geste traduit
Le brief de départ parlait d'un musicien qui manipule physiquement une machine plutôt qu'un écran. Les sources racontent presque l'inverse : l'écran reste bien le point d'entrée.15 L'intérêt est que son abstraction ne constitue plus le dernier étage de l'interface.
Quand un symbole déclenche une boucle, quelque chose démarre dans le meuble ; lorsque le paramètre change, un mécanisme change avec lui. Le visiteur conserve la simplicité d'un vocabulaire graphique, mais peut observer une conséquence dont la géométrie, la vitesse et parfois même l'inertie sont réelles.
Dans une DAW, cette transparence serait souvent encombrante. Personne ne réclame qu'un moteur tourne à chaque fois qu'Ableton relance quatre mesures. Dans APPARATUM, elle sert le sujet : l'installation explique moins « comment faire de la musique facilement » que « comment une décision musicale traverse une chaîne technique ».

Même le meuble participe à cette lecture. panGenerator dit s'être inspiré du célèbre Black Room du PRES, où les générateurs et filtres étaient disposés dans des cadres d'acier modulaires, et cite Oskar Hansen ; Culture.pl donne l'attribution plus complète à Oskar et Zofia Hansen.13 Les modules blancs d'APPARATUM reprennent la logique sans copier littéralement la pièce historique.
Score imprimé
La chaîne se termine de façon presque comique : après l'écran, les moteurs et la bande, une imprimante rend la partition au papier. ZKM, Culture.pl et Create Digital Music indiquent que le visiteur pouvait repartir avec le score graphique pendant qu'une version enregistrée de sa composition était sauvegardée numériquement.234

Les deux archives ne racontent pas la même chose. Le MP3 garde le résultat sonore, avec toutes les particularités d'une exécution ; la bande de papier garde la logique de composition. Cette séparation ressemble à celle du PRES, avec une différence essentielle : Schaeffer écrivait pour un technicien humain, capable d'interpréter une consigne, alors qu'APPARATUM doit formaliser suffisamment son vocabulaire pour qu'un système interactif sache quoi en faire.
Au passage, une partie de l'ambiguïté de Schaeffer disparaît. C'est le prix payé pour qu'un visiteur qui n'a jamais mis les pieds dans un studio électroacoustique puisse tout de même fabriquer quelque chose en quelques minutes.
Pas rétro
Bandes, optique, cadres métalliques : l'étiquette rétrofuturiste arrive toute seule et décrit assez bien les photos, beaucoup moins l'idée, puisqu'un ordinateur moderne pourrait reproduire plus facilement la plupart de ces résultats sonores sans que panGenerator prétende une seconde que la technologie ancienne serait supérieure.
Ce que l'installation remet en circulation, c'est une causalité visible. Le signe devient instruction ; l'instruction met un objet en mouvement ; cet objet produit ou transforme un signal ; le score et l'enregistrement permettent ensuite de revenir sur ce qui vient de se passer.
ZKM présentait le projet comme une porte d'entrée accessible vers l'héritage du Studio Expérimental de la Radio Polonaise.2 Sur ce terrain, la complication mécanique devient un avantage : avant même de juger si le morceau est bon, le visiteur a déjà vu qu'une musique électronique n'est pas née « dans l'ordinateur ». Elle est toujours le résultat d'une chaîne d'instructions, de supports et de transformations ; APPARATUM a simplement décidé de remettre cette chaîne devant nos yeux.