En 2001, Richie Hawtin avait déjà trouvé une manière assez littérale de montrer comment son album DE9 | Closer to the Edit était construit. À côté du mix final, il publiait Parts, un double vinyle composé de 120 locked grooves : des sillons fermés qui répètent la même boucle tant que le DJ ne déplace pas physiquement l’aiguille.24

Vingt-cinq ans plus tard, le designer néerlandais Merijn Straathof a repris cette idée sans essayer de transformer l’album en musée. Il a enregistré les 120 boucles disponibles dans Ableton, les a recoupées et recalées, puis les a placées dans une interface web où elles peuvent de nouveau être lancées, superposées, séquencées, filtrées et pilotées avec un contrôleur MIDI.12

Le geste intéressant n’est donc pas la numérisation d’un vieux disque.

C’est la conservation de son mode d’emploi.

Le mix démonté

Closer to the Edit était déjà un objet étrange au moment de sa sortie. Le site DE9 Parts rappelle que Hawtin avait travaillé à partir de plus de cent morceaux, découpés en plus de 300 boucles, avant de reconstruire le tout sous la forme d’un mix continu.1

AT-DJ décrit le résultat comme environ 53 minutes composées de fragments pouvant aller d’une seule note à quatre mesures, tirés de plus de 70 sources dans la reconstruction finale.4

Le disque fini masque naturellement une grande partie de cette mécanique. L’auditeur entend des transitions, pas une feuille de calcul avec trois cents cellules.

Parts faisait l’inverse.

Au lieu de publier une autre version linéaire, le double LP isolait 120 de ces fragments dans des sillons verrouillés. Le disque ne progressait plus tout seul. Chaque boucle pouvait tourner indéfiniment, être mélangée à une autre source ou devenir le point de départ d’un nouveau montage.24

Ce détail mécanique explique pourquoi une simple playlist des 120 fichiers aurait raté le sujet.

Enregistrer le vinyle

Straathof n’a pas reçu un dossier de stems ou de masters séparés.

Resident Advisor rapporte qu’il a enregistré chaque boucle du vinyle Parts dans Ableton, puis l’a coupée et minutée afin que les fragments puissent fonctionner ensemble correctement.2

C’est important parce que le site n’est pas une archive abstraite de « sons de DE9 ». Il repart du support qui avait déjà été conçu pour rendre ces sons manipulables.

Les 120 boucles ne représentent d’ailleurs pas la totalité des plus de 300 fragments employés pour le mix original.14 Elles sont le sous-ensemble que Parts avait rendu public et physiquement jouable.

Le projet 2026 conserve cette frontière au lieu de prétendre reconstituer un studio auquel il n’a pas accès.

Grille noire et blanche de l’interface DE9 Parts listant les boucles disponibles
Les 120 boucles du double vinyle deviennent une grille de lancement dans le navigateur.DE9 Parts / Merijn Straathof

Une fois recalées, elles peuvent être superposées sans que chaque clic transforme immédiatement le rythme en accident.

Un instrument web

Le site affiche 133 BPM par défaut et propose plusieurs modes de lancement, un séquenceur, de la randomisation, des filtres et des effets. Il peut aussi se connecter à un contrôleur MIDI.1

Straathof dit à Resident Advisor que le MIDI est même sa manière préférée d’utiliser le projet.2

C’est le point où DE9 Parts cesse d’être un hommage cliquable pour devenir un petit instrument.

Une archive classique aurait proposé une pochette, une chronologie, quelques textes et un bouton lecture. Ici, l’information principale se trouve dans ce que l’on peut faire : lancer une boucle, en introduire une autre, modifier le tempo, filtrer l’ensemble, construire une séquence puis tout dérégler à nouveau.

Interface minimaliste de DE9 Parts avec contrôles d’effets et cadrans
Filtres, effets, tempo et MIDI prolongent le principe du locked groove au lieu de le remplacer par un simple lecteur audio.DE9 Parts / Merijn Straathof

La traduction n’est pas littérale. Un navigateur offre des possibilités qu’un sillon fermé n’avait pas. Mais il conserve la décision essentielle de 2001 : ne pas protéger la forme finale contre l’utilisateur.

Même austérité

Straathof ne cache pas non plus la filiation visuelle.

Creative Boom relève le fond noir, les grilles fines, la typographie légère et les contrôles presque techniques qui renvoient à l’esthétique minimaliste de l’époque Minus. Des rendus 3D du CD et du vinyle replacent aussi l’interface dans son objet d’origine.3

Ce choix aurait facilement pu tourner à la reconstitution nostalgique d’un site Flash. Straathof explique plutôt qu’il voulait retrouver une époque où les sites web étaient, selon lui, plus expressifs et expérimentaux, avant que la disparition de Flash et la standardisation croissante ne rendent de nombreuses interfaces plus prévisibles.2

L’ironie est plutôt bonne : un album construit en démontant des morceaux devient, vingt-cinq ans plus tard, le prétexte à démonter quelques habitudes du web contemporain.

Le site reste pourtant fonctionnel. Son esthétique ne cherche pas à imiter une résolution 800 × 600 ou à remettre un faux modem dans le parcours. Elle utilise une interface actuelle pour retrouver une attitude : considérer le navigateur comme un endroit où l’on peut jouer, pas seulement consulter.

Archive ou instrument ?

DE9 Parts se présente très clairement comme un hommage interactif non officiel et non commercial, créé à l’initiative de Straathof.1 Le site crédite les artistes et œuvres d’origine et propose aux ayants droit un contact pour demander le retrait de contenu.1

Cela ne permet pas de conclure quoi que ce soit sur le statut juridique détaillé du projet, et surtout pas d’inventer une autorisation de Richie Hawtin qui n’est pas documentée.

Mais cette précaution révèle une tension intéressante pour la conservation numérique.

Plus une archive veut préserver le comportement d’une œuvre, plus elle doit manipuler son matériau réel. Une capture d’écran de Parts expliquerait les locked grooves sans les faire entendre. Un fichier audio linéaire les ferait entendre sans permettre de les mélanger. Une vidéo de l’interface DE9 Parts montrerait le site tout en supprimant, à son tour, ce qui le rend pertinent : la possibilité de toucher au montage.

Préserver l’objet ne suffit pas toujours. Il faut parfois préserver son affordance, c’est-à-dire l’action qu’il invite à effectuer.

Rejouer l’idée

Straathof raconte avoir découvert Closer to the Edit à 14 ans. C’était son premier album techno, et l’un des rares que son père appréciait lui aussi.2 Le projet anniversaire part donc d’un souvenir personnel, mais il évite le piège du sanctuaire.

Il remet les pièces sur la table.

Le disque original avait transformé des morceaux d’autres artistes en fragments de montage. Parts avait ensuite transformé 120 de ces fragments en matière physique pour DJ. DE9 Parts les transforme maintenant en objets logiciels, adressables par clic, séquenceur ou MIDI.

Trois supports, trois manières de décider qui contrôle le temps.

C’est peut-être la meilleure façon de faire revenir une œuvre construite autour de l’édition : ne pas simplement la faire rejouer, mais rendre à nouveau éditables les unités qui lui ont donné sa forme.