Dans les peintures de Stefhany Y Lozano, les mains ont fini par prendre une place assez étrange : elles font souvent le travail qu’un visage aurait fait chez quelqu’un d’autre. Une personne serre des fleurs, tient un téléphone au-dessus d’elle, remonte légèrement ses lunettes ou laisse ses doigts disparaître dans ses cheveux ; le geste donne alors la température de la scène avant même qu’on ait regardé l’expression.1
Lozano le dit elle-même : les mains lui servent à communiquer, parce qu’une tension dans un doigt ou quelques centimètres de déplacement peuvent modifier ce qu’on croit lire dans l’image.1 Ce qui m’intéresse davantage, ici, c’est que cette obsession n’est pas restée au stade du motif récurrent. À force de peindre des mains, elle a fini par bâtir autour d’elles une façon de travailler.
Vingt-six mains
Le meilleur endroit pour le voir reste Rock Paper Scissors. Creative Boom parle de 26 peintures de mains, vendues une par une pendant la période de Noël.1 En ouvrant la page primaire du projet, IRZ retrouve un découpage qui confirme ce nombre d’une manière presque bêtement concrète : trois fichiers 1piedra, 2papel, 3Tijera, puis hand01 jusqu’à hand23.2
Autrement dit, avant même le visuel récapitulatif, la page sert bien vingt-six images du projet. Les trois premières partent de gestes immédiatement identifiables, pierre, papier et ciseaux ; les suivantes rapprochent le cadre, changent l’angle, ouvrent ou replient les doigts, jusqu’à ce que la main cesse d’être un détail anatomique accroché à quelqu’un. C’est elle qu’on regarde.
Le visage sort
Le même principe revient dans des travaux plus récents. Intimidad Pública, ajouté au portfolio en juillet 2026, repose beaucoup sur la posture, le téléphone tenu au-dessus du corps, les lunettes relevées juste assez pour regarder et tout ce que ces petits gestes disent de l’intimité lorsqu’elle se déroule devant d’autres personnes.4 Coqueta, mis en ligne le même mois, déplace encore l’attention : miroir, maquillage, cheveux et mains suffisent à installer une attitude sans demander au visage de tout raconter.5
C’est là que le motif devient vraiment pratique pour elle. Une expression triste est assez autoritaire : elle dicte vite une émotion. Une main crispée autour d’un téléphone est plus louche, dans le bon sens du terme. Elle peut traduire l’impatience, la gêne, la concentration, ou simplement notre manière désormais assez absurde de tenir un rectangle de verre pendant des heures.
Lozano relie directement ce travail au langage corporel et explique que gestes et postures peuvent prendre la place d’une expression faciale.1 Le tableau conserve alors un peu de jeu. Il montre quelque chose sans fermer complètement l’interprétation.

Des règles maison
Sa méthode de préparation est presque l’inverse du cliché de l’artiste qui remplit frénétiquement des carnets jusqu’à tomber sur une image. Lozano commence par une liste : un sujet, puis les scènes qu’elle voudrait représenter. Les dessins arrivent après, sur les morceaux de papier disponibles dans l’atelier ; elle précise d’ailleurs n’avoir jamais possédé de vrai sketchbook.1
Quand elle passe à la peinture, plusieurs décisions ont déjà été retirées de l’équation. Elle travaille avec une palette fixe, quelques tailles de toile, puis construit la composition au mur avec des règles et des gabarits fabriqués pour son usage.1 Ce petit appareillage est intéressant parce qu’il ne sert pas à rendre toutes les images identiques. Il fait surtout disparaître une partie des questions auxquelles elle n’a plus besoin de répondre à chaque tableau.
Le résultat ressemble moins à une recette qu’à un terrain délimité. Le format ne bouge presque plus, certaines couleurs non plus, la structure est préparée, et l’attention peut passer sur le geste, la scène ou le rapport entre les corps. Beaucoup de pratiques créatives fonctionnent ainsi : une grille typographique, trois formats récurrents ou une palette volontairement courte peuvent donner davantage d’air, précisément parce qu’on a renoncé à choisir partout.
Du cadre au tissu
Le test le plus convaincant arrive quand les mains quittent la toile. Pour Chain of Unity, Lozano a repris ces formes et les a reconstruites en tissu dans une pièce longue de 350 cm, réalisée pour l’exposition Floating Curtains.13 Underbridge précise que l’exposition 2024 réunissait quinze artistes et voyageait entre Innsbruck et Hambourg.6
Le changement de matière oblige le motif à tenir sans tout ce qui le soutenait dans une peinture : plus le même modelé, plus le même cadre, et une échelle qui fait presque basculer la main du côté de l’objet. Pourtant on reconnaît toujours immédiatement le vocabulaire de Lozano. C’est un bon test, parce qu’un motif vraiment installé résiste mieux à un changement de médium qu’une simple manière de peindre.

Le public dehors
Une autre règle est moins matérielle. Pour son travail personnel, Lozano dit essayer de ne pas penser au public pendant qu’elle crée.1 Ce n’est pas si contradictoire avec des images très lisibles : ses contraintes concernent surtout la fabrication, les listes, les scènes, les formats, la palette, les gabarits. Elles ne fixent pas l’émotion que le spectateur devrait avoir une fois devant le tableau.
Cette séparation me paraît assez saine. Il est possible de rendre une pratique cohérente sans rendre chaque résultat prévisible ; on peut reconnaître une main, un cadrage ou une couleur de Lozano sans que la peinture ait besoin d’annoncer à l’avance ce qu’elle doit nous faire ressentir.
Langage incomplet
Parler de « langage » demande quand même une limite. Les vingt-six mains de Rock Paper Scissors ne correspondent pas à vingt-six significations stables, et Lozano ne prétend évidemment pas avoir inventé un alphabet parallèle. Ce que l’on voit ressemble davantage à une réserve de petites tensions : un doigt tendu, une paume ouverte, une main prise par un objet, un geste coupé par le bord du cadre. Les formes reviennent, mais leur sens change avec ce qu’il y a autour.
C’est probablement la partie la plus facile à voler, au bon sens du terme. Pas le style de Lozano, mais la méthode : choisir un détail assez fort pour porter une scène, le répéter assez longtemps pour commencer à voir ses variations, puis poser autour de lui des contraintes qui évitent de repartir de zéro chaque matin.
Lozano est partie des mains. Après vingt-six peintures, plusieurs séries et une pièce textile de trois mètres cinquante, elles ne sont plus seulement un sujet qu’elle aime dessiner. Elles servent aussi à organiser le travail.
