Le bus est bleu, il s'appelle Chillona et sa destination affiche « Guate/L.A. ». Sur un tableau normal, tout l'objet tiendrait dans la peinture. Ici, l'avant du véhicule, les deux mains qui se frôlent derrière le pare-brise, un quetzal en plein vol et une passagère à la portière débordent physiquement du panneau. La peinture s'arrête. Le bus continue.

L'œuvre s'appelle « Four paths/Two paths? » et creuse jusqu'à 13 pouces de profondeur. Elle appartient à Folded Memories, la première exposition d'Estefania Ajcip avec la Charlie James Gallery de Los Angeles, montrée du 10 juillet au 22 août 2026.1 La série vient de fermer. Elle mérite qu'on la rouvre ici, parce que sa fabrication dit quelque chose de précis sur la manière dont un souvenir peut se construire.

Ajcip est née en 1991 à East Los Angeles et a grandi au Guatemala, pendant que son père travaillait en Californie.1 L'absence a duré des années. La série la travaille depuis les retrouvailles : le communiqué de la galerie précise que père et fille sont à nouveau proches, et que le travail sur l'abandon se fait à partir de cet endroit-là.1

Peindre, puis plier

La méthode commence loin du pinceau.

Ajcip construit d'abord de petites maquettes en carton pour régler l'ossature de chaque scène. Ces maquettes sont ensuite agrandies en surfaces faites de mousse sculptée et de contreplaqué bouleau fin, avec du papier mâché pour les formes organiques. L'ensemble se peint à l'acrylique, et beaucoup de pièces intègrent de petites LED.1

La galerie résume les armatures obtenues en deux mots : légères mais solides.1 Le résultat reste sculptural tout en restant, selon le texte du communiqué, sans ambiguïté picturale.

Vu de loin, cet enchaînement ressemble plus à du maquettisme d'architecte qu'à de la peinture de chevalet. La perspective est d'abord posée en deux dimensions, puis déformée volontairement : des éléments sculptés sortent de la surface comme si le tableau avait cédé à un endroit choisi.1

C'est le geste central de la série. Le cadre ne ferme plus la scène, il devient une frontière que certains objets traversent.

Le père en silhouette

Le contenu raconte ce que la forme prépare.

Dans Back to One, la pièce maîtresse, un canapé à motifs s'étire sur toute la composition et continue en volume au-delà du bord droit du cadre. Une femme y est allongée : c'est l'artiste adulte, insérée dans un souvenir d'enfance de la maison familiale d'East LA. La galerie parle d'une présence « corrective », une manière physique de vouloir changer ce qui s'est passé. Dans l'embrasure de la porte, une silhouette masculine observe la scène. C'est le père.1

Dyptyque où un canapé à motifs quitte la peinture pour devenir volume, une femme endormie sur les coussins et la silhouette d'un homme dans l'embrasure d'une porte
« Back to One » (2026) : le canapé passe du plat au volume, l'artiste adulte rejoint le souvenir, et la silhouette du père remplit la porte.Estefania Ajcip, photo Yubo Dong / ofstudio, courtesy de l'artiste et Charlie James Gallery

Le père traverse toute l'exposition par absence. Dans To the last use, sa figure apparaît dans le miroir d'une armoire que l'argent qu'il envoyait au pays a permis d'acheter.1 Dans Telephone game, il attend de l'autre côté du fil, debout à une cabine téléphonique de Los Angeles qui dépasse du panneau peint, pendant que l'enfant tient un téléphone de papier relié par une ficelle.1 2

Peinture sculpturale en deux panneaux : une enfant tient un téléphone en papier à son oreille pendant qu'un homme attend à une cabine téléphonique en volume, entre deux panneaux Guatemala et Los Angeles
« Telephone game » (2026) : le téléphone de l'enfant est en papier, la cabine du père sort du plan de l'image.Estefania Ajcip, photo Yubo Dong / ofstudio, courtesy de l'artiste et Charlie James Gallery

Le bus de la couverture ferme la boucle : il transporte les portraits de l'artiste et de son père sur la route entre le Guatemala et Los Angeles, précédés par le quetzal, l'oiseau national du pays, que le communiqué lit comme un symbole de l'unité familiale espérée pendant l'enfance.1

Ce que l'angle décide

Le détail le plus intéressant du dispositif ne se voit pas sur une photo.

Colossal note que dans ces pièces, des détails sont révélés ou masqués selon le point de vue du spectateur.2 Il faut se déplacer devant l'œuvre pour reconstituer la scène complète. Ce que la fenêtre du bus cache de face se voit de trois quarts. Ce que la porte dissimule s'ouvre quand on passe sur le côté.

Une photo de famille est un point de vue fixe. Ces pièces fonctionnent à l'inverse : elles exigent un corps mobile. La profondeur, mesurée en pouces sur les fiches d'œuvres, sert la narration et pas seulement le décor. Le souvenir n'est pas montré d'un bloc, il se parcourt.

La matière première reste humble : Ajcip part souvent de vieilles photos de famille, tire une scène ou un objet de la maison, puis le pousse dans un registre onirique.1 2 Le passage au volume transforme ce document en espace habitable, avec ses angles morts conservés.

Léger, mais solide

Les contraintes de fabrication ne sont pas un détail technique.

Tout est prévu pour l'accrochage mural, d'où la mousse et le contreplaqué fin plutôt qu'une vraie charpente. Les LED, elles, poussent les scènes vers le rêve plutôt que vers la reconstitution historique.1 Chaque choix de matériau dit ce que la pièce doit être : présente dans l'espace du spectateur, sans prétendre remplacer le souvenir réel.

La logique ne date pas de cette série. Une pièce de 2025, Two Faces, déjà en mousse, contreplaqué et acrylique, figure dans l'accrochage.1 Ajcip a étudié au Pasadena City College, où elle a commencé à travailler des médias alternatifs, puis obtenu un B.F.A. de dessin et peinture à Cal State Long Beach.1 La peinture reste la colonne vertébrale, le volume est venu s'y greffer.

Ce que la série montre de plus utile se situe dans la fabrication. Un souvenir n'y est traité ni comme une image ni comme un texte : c'est un objet à ossature, avec ses contraintes de poids, ses angles morts, ses petits circuits de LED. Ajcip ne peint pas ses souvenirs. Elle construit leurs maquettes, puis les habite.