En 2023, Holly Thomas, illustratrice basée à Londres, part seule dans les Andes colombiennes.2 Son père est mort deux ans plus tôt. Elle emporte un journal et y écrit comme les journées arrivent : longtemps, vite, sans beaucoup ranger. Elle décrit à It’s Nice That des phrases qui débordent les unes dans les autres, reliées par une quantité de « and ».1
Quelques semaines plus tard, les pages ressortent dans l’atelier. C’est là que le carnet cesse d’être le plan de l’œuvre. Thomas ne convertit pas chaque entrée en scène : elle prélève du texte, le déplace, puis construit des images en acrylique, gouache et crayon autour de ce qui reste.1
Le changement de support fait donc autre chose qu’ajouter des images. Le carnet conserve le flux ; le comic décide des voisinages.

Le journal avance
Le journal a beau partir dans tous les sens, il garde quelque chose de têtu : le temps avance. Une page pousse l’autre. Le mardi reste avant le mercredi, même si la phrase repart soudain deux ans en arrière.
Thomas décrit elle-même ce matériau comme un flux de conscience : longues phrases, beaucoup de « and », peu de désir apparent de conclure proprement.1 Le carnet vaut ici parce qu’il n’a pas encore subi le montage.
Le voyage est lui-même chargé de plusieurs choses incompatibles. Thomas raconte la beauté très vive des Andes, les bruits d’insectes, les oiseaux et la végétation. Elle explique avoir utilisé beaucoup de couleurs brillantes dans les dessins pour retrouver cette sensation d’être entourée de vie.1
Le deuil n’arrive pas à la place de cette beauté. Il arrive avec elle.
Thomas dit avoir été frappée, en regardant le projet terminé, par la proximité entre gratitude et joie d’un côté, peur, obscurité et deuil de l’autre.1 Le comic lui permet de conserver cette proximité au lieu de la réécrire en progression psychologique bien rangée.
Découper sans nettoyer
Le geste important vient ensuite : Thomas prend des snippets de texte directement dans son journal et les écrit dans les images.1
Ce n’est pas une transcription complète. Une sélection a lieu.
Dès qu’un journal devient un ensemble de fragments, l’auteur peut rapprocher deux moments qui n’étaient pas voisins dans le carnet, donner plus d’espace à une sensation minuscule, omettre une transition ou faire peser une phrase sur une image qui ne l’illustre pas littéralement.
Le récit graphique fonctionne précisément avec ces coupures. Annemarie Jutel décrit des segments que le lecteur doit relier, autant entre les panneaux qu’entre les mots et les images présents dans chacun.3 Neil Cohn montre aussi que la disposition de la page guide le parcours de lecture : l’arrangement spatial participe lui-même à l’ordre.4
Deux outils apparaissent alors : couper et faire cohabiter.
Une phrase peut finir au bord d’une case. L’image voisine est déjà là, dans le champ de l’œil, avant qu’on y arrive vraiment. La gouttière sépare les états sans les éloigner complètement.
Thomas exploite cette capacité sans la théoriser comme un système. Son constat est plus simple : dans le projet terminé, les moments heureux et les moments sombres s’amplifient mutuellement.1

Deux temporalités
Une œuvre autobiographique bien montée fait parfois oublier le désordre du matériau d’origine. La cohérence finale finit par contaminer notre souvenir de ce qui a été vécu.
Les dates résistent à cette lecture. Son père est mort environ deux ans avant le départ de 2023 ; ce n’est pas un voyage pris dans l’immédiat après-coup. C’est simplement le premier qu’elle fait seule depuis sa mort.1
Puis les comics commencent dans les semaines qui suivent le retour.1 Il existe donc au moins trois temps : l’événement ancien du deuil, l’expérience présente du voyage et la reprise du journal depuis l’atelier.
Le dessin arrive donc après coup. Il ne documente pas le voyage comme une caméra ; il le reprend depuis l’atelier.
Cette distance permet aussi à Thomas de mêler observation et imaginaire. Elle cite l’influence du réalisme magique et notamment La Maison aux esprits d’Isabel Allende. Une image la montre enterrée sous terre parmi des crânes et des fossiles ; elle explique que dessiner et écrire ce qui lui fait peur l’aide à en avoir moins peur.1
On peut s’arrêter là sans convertir son témoignage en thérapie universelle. Thomas parle de son propre usage du dessin ; les sources ne disent rien sur l’effet qu’aurait la même méthode chez quelqu’un d’autre.
La recherche sur les mémoires graphiques apporte plutôt une explication formelle. Amelia DeFalco souligne que mots, images, temporalités et perspectives peuvent être superposés sans forcément se fondre en une seule interprétation ; cette capacité permet de conserver des attitudes ambiguës ou contradictoires.5
C’est exactement ce qui est visible dans Picking up a Toad : le projet n’a pas besoin de décider si le voyage est heureux ou triste avant de pouvoir le raconter.
Le deuil n’est pas l’intrigue
Les couleurs peuvent tromper une lecture pressée. Les pages débordent de verts, de roses et de formes vivantes. Thomas explique que ces couleurs viennent de l’intensité du paysage colombien, pas d’une stratégie consistant à masquer le deuil derrière une esthétique joyeuse.1
Inversement, la présence du deuil ne transforme pas chaque plante, insecte ou animal en symbole de mort.
La série garde les deux registres.
Le médium a déjà servi à raconter des expériences de perte, y compris dans des research comics consacrés au deuil périnatal.6 Thomas n’invente donc pas la bande dessinée comme espace pour parler de mort.
La singularité de Thomas est ailleurs : elle conserve le matériau banal du voyage. Le crapaud ramassé, les plantes, la peur, la beauté, les souvenirs et la mort restent dans le même monde graphique.

Une méthode transférable
La partie transférable de Picking up a Toad tient moins à sa palette qu’à son montage.
1. Capturer avant de comprendre. Le journal sert à enregistrer l’expérience avec sa syntaxe imparfaite et ses répétitions. Il n’a pas besoin de savoir quelle histoire il prépare.
2. Attendre une deuxième situation de travail. Thomas ne dessine pas pendant chaque moment consigné. Le retour crée une distance entre la note et l’image.1
3. Sélectionner des fragments, pas résumer des journées. Une phrase conservée devient une unité indépendante. Le reste peut disparaître.
4. Composer par voisinage. Le comic permet de placer côte à côte des fragments qui ne remplissent pas la même fonction émotionnelle.
5. Refuser la fausse conclusion. Le projet peut produire une forme cohérente sans prétendre que l’expérience elle-même s’est résolue proprement.
Thomas dit encore trouver le deuil difficile à évoquer, même si réaliser ces comics l’a aidée à mettre en mots des choses qu’elle n’arrivait pas à exprimer auparavant.1
Cette phrase est intéressante justement parce qu’elle laisse le récit ouvert.
Le comic n’a pas transformé le journal en preuve qu’une étape était terminée. Il a donné à ses fragments une autre géographie.