Soroosh Riazi Isfahani a commencé comme beaucoup de projets de recyclage : il a pris des balles de tennis usées, les a broyées, puis a mélangé les fragments à du caoutchouc naturel pour fabriquer une semelle. Le résultat fonctionnait assez pour poursuivre l’expérience. C’est pourtant cette étape qui lui a montré qu’il détruisait précisément ce que la balle avait de plus intéressant.1
Une balle de tennis n’est pas seulement une quantité de caoutchouc jaune. C’est une coque courbe déjà formée, avec du caoutchouc et du feutre durablement liés, une épaisseur, une élasticité, des coutures et même des traces d’usage. Une fois passée au broyeur, toute cette ingénierie redevient un granulat qu’il faut transformer une seconde fois.
SLICE part donc dans la direction opposée : ne plus recycler la matière, mais recycler la géométrie.
Mauvais broyeur
Le projet, inscrit au James Dyson Award 2026, vient du Royal College of Art et d’Imperial College London.1 Isfahani explique que sa première semelle en matériau broyé lui a permis de comprendre le composite, mais demandait davantage d’énergie et effaçait le caractère initial de la balle. Il a alors arrêté de chercher comment la réduire en matière première pour se demander comment employer directement sa forme existante.1
Sur le papier, le changement tient en un verbe : broyer devient couper. Dans l’atelier, il inverse presque tout le procédé.
Dans la première version, la chaîne ressemble à ceci : balle → broyage → mélange → nouvelle matière → nouvelle forme. Dans SLICE : balle → coupe → pièce. L’étape qui homogénéise le déchet disparaît, avec une partie des traitements nécessaires pour lui redonner ensuite une géométrie exploitable.
Il faut rester raisonnable avec ce résultat. Aucune analyse de cycle de vie ne compare les deux méthodes, donc personne ne peut honnêtement convertir « moins de traitement » en pourcentage d’énergie économisée ; en revanche, le prototype documenté supprime bien le broyage, la chaleur et les adhésifs chimiques de la chaîne décrite par son auteur.1
Sphère utile
Pour une usine qui veut des plaques identiques, une sphère est presque une provocation. Pour une chaussure qui doit elle-même envelopper un pied, cette courbure commence soudain à ressembler à du travail déjà payé.
Designboom le formule presque comme un patron de couture : les coupes libèrent des bandes courbes et des sections plus profondes ; les pièces larges passent sur l’avant du pied tandis que des éléments plus étroits suivent les côtés.2 La courbure qui compliquait le recyclage devient donc une préforme.

Il reste un problème : une balle usée n’est pas une pièce industrielle cotée. Si chaque coupe varie, impossible de construire proprement une chaussure autour d’un pied. Isfahani a donc testé plusieurs patrons de découpe pour trouver des sections qui tiennent mieux la forme, se répètent correctement et permettent de choisir quel côté, feutre ou caoutchouc, doit être orienté vers l’intérieur ou l’extérieur selon la zone.1
L’impression 3D arrive alors à un endroit moins spectaculaire que prévu : elle ne fabrique pas la chaussure, elle fabrique le gabarit.
Gabarit 3D
Les guides imprimés en 3D maintiennent la balle et imposent un trajet de coupe. Pour le prototype actuel, Isfahani travaille encore à la main, au scalpel et au couteau, en suivant ces gabarits.1 L’impression 3D ne fabrique donc ni semelle ni coque finale ; elle fabrique l’outil qui transforme un objet irrégulier en une famille de composants suffisamment répétables.
C’est probablement plus utile qu’une énième chaussure imprimée en 3D. Le gabarit peut être redessiné pour une pointure, un autre modèle ou, dans les pistes d’Isfahani, un sac et d’autres accessoires sportifs.1 La balle ne change pas ; c’est la règle de découpe qui devient paramétrable.
Cela ressemble davantage à un petit système de fabrication qu’à une matière recyclée. La balle est le stock ; le fichier du guide contient la stratégie de conversion.
Sans colle
Les morceaux sont ensuite mis en forme autour d’un last, la forme rigide utilisée en chaussure, puis cousus avec des cordages de raquette de tennis également récupérés.1 Le projet conserve ainsi une seconde matière du même environnement sportif et évite, dans ce prototype, un collage chimique entre les sections.

Isfahani ne cherche d’ailleurs pas à faire oublier la provenance. Il cite les sacs Freitag, qui gardent sur leurs bâches de camion les marques et couleurs d’une vie précédente ; SLICE laisse de la même façon logos, lignes blanches, feutre râpé et différences de teinte rester visibles.1
Le résultat aurait été impossible avec le granulat de la première semelle : le broyage rend les sources interchangeables. La coupe, au contraire, laisse chaque fragment raconter où il se trouvait sur la balle et dans quel état il est arrivé.
300 millions
La fiche du James Dyson Award avance environ 300 millions de balles de tennis ou de padel produites chaque année dans le monde.1 Plusieurs articles secondaires autour du projet ont repris un chiffre de 400 millions ; nous retenons ici les 300 millions donnés directement par le designer dans son dossier de concours, faute d’une source industrielle indépendante fournie avec le projet.
Et c’est encore un prototype, pas une filière de recyclage miniature. On ne connaît ni cadence de coupe, ni coût par chaussure, ni taux de rebut, ni bilan énergétique complet ; aucune série de tests normalisés n’est publiée pour la traction, l’abrasion, l’eau ou les flexions répétées du produit assemblé.
Designboom signale la même limite : les photos montrent un prototype porté sur un court, mais les performances à long terme restent hors des informations disponibles.2 Le feutre usé varie, le caoutchouc peut différer entre marques et chaque lot de balles arrive avec une histoire différente. Ce sont de beaux signes de provenance ; ce sont aussi des variables de production.
Usure gardée
Le projet devient plus convaincant quand il accepte ce désordre au lieu de le maquiller. Une filière industrielle réduit souvent la variation en broyant, fondant, mélangeant puis reformant ; SLICE laisse deux balles usées rester différentes et standardise plutôt la coupe et les points de connexion.

Les chaussures peuvent rester un prototype un peu étrange et la méthode, elle, continuer à valoir le détour. Beaucoup de déchets arrivent déjà avec une géométrie qui a coûté cher à produire, qu’il s’agisse de tubes, de coques, de profilés, de textiles multicouches ou de pièces moulées ; les réduire en matière homogène peut revenir à payer une première fois pour effacer cette forme, puis une seconde pour en fabriquer une nouvelle.
SLICE propose une autre première question : avant de demander de quoi le déchet est fait, regarder ce qu’il sait déjà être.
Pour la balle de tennis, la réponse est une coque courbe, souple, résistante et couverte de feutre. Le travail du designer commence au moment où il cesse de voir tout cela comme un obstacle au recyclage. Et le premier outil vraiment nouveau du projet n’est alors ni une matière ni une chaussure : c’est un gabarit qui apprend à couper sans oublier la forme que quelqu’un avait déjà fabriquée.