Skanda a onze ans et n’a pas encore de téléphone. Son père aimerait que ça dure un peu.
La solution choisie n’est pas exactement minimaliste : cinq petits interphones connectés, un relais sur un VPS, de l’audio chiffré, des mises à jour OTA et un boîtier dessiné par l’enfant lui-même.
Le projet s’appelle Sidebar. Sundararajan Mohan, product manager de métier et ingénieur en électronique de formation, voulait retrouver quelque chose de très simple : appuyer sur le nom d’un ami, faire sonner un appareil chez lui et parler. Pas de compte public, pas de feed, pas de recherche d’utilisateurs, pas d’enregistrement.
Il explique aussi qu’avant ce projet il n’avait jamais écrit de firmware, utilisé un bus I2S ou vraiment pratiqué la soudure. Claude a servi de partenaire d’ingénierie pour assembler des morceaux de savoir-faire qui, séparément, sont chacun un métier.
Le plus intéressant n’est pourtant pas « l’IA permet maintenant de fabriquer du hardware ». Le matériel a justement passé une bonne partie du projet à rappeler que générer du code et faire fonctionner cinq objets chez de vrais enfants restent deux activités différentes.
Les contraintes sont venues du parent, pas du modèle
Chaque appareil utilise une carte Nextion ONX2432G028 autour d’un ESP32-S3, avec écran tactile, microphone et haut-parleur. Mohan dit avoir acheté six cartes, cinq pour le réseau et une de secours, avec micros et haut-parleurs pour environ 250 dollars canadiens.
Les choix d’architecture partent surtout de ce qu’il refuse.
Aucun appareil n’écoute sur un port entrant dans la maison d’un ami. Les unités ouvrent leurs connexions vers un relais que le père administre. La liste des enfants autorisés est définie sur ce serveur. L’audio n’est pas enregistré dans le fonctionnement prévu.
Mohan prend soin de corriger un mot tentant : le chiffrement n’est pas de bout en bout. Les flux audio sont chiffrés en AES-256-GCM jusqu’au relais, avec une clé renouvelée par appel, mais l’opérateur du relais pourrait techniquement déchiffrer un flux en direct. Son dashboard de suivi est séparé du relais, ouvre la base de métadonnées en lecture seule et n’a pas accès à ces clés.
Cette précision vaut plus que le slogan de sécurité parfait. Un système utilisé par des enfants mérite de décrire ce qu’il protège réellement plutôt que ce que la brochure aimerait pouvoir écrire.
Puis il a briqué l’appareil de son fils
La partie la plus utile du récit arrive avec une horloge.
Mohan publie la version 1.2.0 du firmware en OTA. Une nouvelle fonction de formatage de date s’exécute dans un callback réseau dont la pile n’a pas assez de marge. Le boîtier de Skanda démarre, plante, redémarre et recommence.
L’appareil est récupéré en USB. Les autres unités n’avaient pas encore accepté la mise à jour. Le projet possède aussi une vérification de santé qui peut empêcher de valider une nouvelle image si elle ne retrouve pas le relais.
La règle écrite ensuite dans le dépôt est beaucoup moins sophistiquée : ne jamais publier une mise à jour qui n’a pas tourné sur le vrai matériel.
Il commet une autre erreur quelques versions plus tard. En testant une URL de téléchargement depuis le serveur qui la sert, il reçoit une série de 403 Cloudflare et conclut que la distribution des firmwares est cassée. Les appareils connectés depuis des réseaux domestiques téléchargent pourtant la mise à jour normalement. Il avait validé le chemin depuis le mauvais endroit.
Ce sont des erreurs banales pour quelqu’un qui fait du hardware depuis longtemps. Elles sont précisément intéressantes ici parce qu’un agent peut produire une implémentation plausible très vite sans donner à son utilisateur les réflexes acquis en ayant déjà cassé vingt cartes.
L’accélération ne supprime pas l’apprentissage. Elle permet parfois d’atteindre les erreurs pédagogiques beaucoup plus vite.
Le fils finit par devenir le designer du produit
Pendant deux semaines, les cartes restent nues sur une table. Skanda commence alors à dessiner un boîtier.
Il part au crayon, passe dans FreeCAD, mesure la carte, le haut-parleur et le microphone, puis les vis au pied à coulisse. La famille n’a pas d’imprimante 3D : les fichiers sont envoyés à la bibliothèque du quartier.
Selon son père, le premier tirage s’emboîte correctement.
Une contrainte physique modifie même le dessin. Le microphone utilise une nappe plate qui rend difficile la copie d’un combiné de radio classique. Skanda place donc micro et haut-parleur aussi loin que possible sur la face avant, avec une chambre séparée pour le haut-parleur afin de limiter l’écho. Le problème n’est pas complètement résolu, mais le boîtier commence à répondre au comportement réel du système plutôt qu’à l’image mentale du début.
Les fichiers STL MainTalkie, MainLid et MainStand sont aujourd’hui dans le dépôt public. Sa licence MIT précise que ces pièces ont été conçues par Skanda et demande de conserver l’attribution lors d’un remix.
C’est aussi un petit détail temporel amusant : le billet de son père dit encore que le code « n’est pas ouvert ». Le dépôt actuel l’est bien, avec une licence MIT. Le projet a continué à avancer pendant que son histoire se figeait sur la page.
L’IA n’a pas choisi ce qu’il fallait construire
Le dépôt décrit maintenant cinq unités, trois utilisées quotidiennement et deux encore en cours de mise en service, après plus d’une douzaine de mises à jour OTA testées sur matériel.
Ce n’est pas une validation industrielle. C’est un projet familial très jeune, avec un relais administré par un parent et des choix de sécurité adaptés à ce cercle précis.
Mais le procédé montre quelque chose de plus transférable que le matériel lui-même.
Mohan pouvait demander à des modèles comment capturer un micro PDM, faire jouer un flux I2S ou structurer un protocole de mise à jour. Les décisions qui donnent une forme au produit venaient d’ailleurs : retarder le téléphone, limiter le cercle social, ne rien enregistrer, ne pas ouvrir les réseaux des autres familles et accepter qu’un parent puisse surveiller l’état du système sans écouter les conversations.
Puis le vrai matériel a fait son travail habituel : refuser les abstractions qui n’étaient pas assez précises.
Et à la fin, l’objet n’est même plus seulement celui que le père a assemblé avec Claude. Une partie très visible appartient à un enfant de onze ans qui a dû prendre une règle, mesurer des vis et découvrir si son fichier FreeCAD correspondait vraiment au monde physique.
