Jake Laser voulait fabriquer quelque chose pour son père depuis qu'il avait huit ans. Sa première tentative de « jambes bioniques » était en carton. Quelques décennies plus tard, il a légèrement augmenté le budget : siège de course, harnais, habillage bleu façon Bugatti et robot quadrupède industriel à roues.
Le résultat ressemble à une idée qu'on aurait probablement dû dessiner à trois heures du matin avant de décider de ne jamais la construire.
Il l'a construite.
Son père vit avec une sclérose en plaques et utilise un fauteuil roulant depuis des années. Dans la vidéo, les problèmes qu'il décrit sont très ordinaires : gravier, neige, petite marche, faible garde au sol, transfert vers le fauteuil quand il est fatigué. Pas besoin d'une falaise pour rendre un endroit inaccessible. Quelques centimètres font déjà très bien le boulot.
C'est là que le projet devient intéressant. Jake n'essaie pas de fabriquer un meilleur fauteuil classique. Il change complètement la base mécanique.
Revenir aux jambes parce que les roues coincent
Le robot utilisé combine roues motorisées et jambes articulées. Sur une surface simple, il roule. Quand le terrain devient mauvais, les jambes peuvent changer la hauteur du corps et franchir des obstacles ou des escaliers.
La machine est un Unitree B2-W, pas le petit Go2-W auquel plusieurs reprises de presse l'ont assimilée. On parle d'un quadrupède industriel d'environ 85 kg. Unitree annonce jusqu'à 120 kg de charge à l'arrêt, plus de 40 kg en marche selon la configuration, et le présente pour les escaliers, les pentes et les terrains irréguliers. Le constructeur précise aussi que certaines fonctions demandent une intervention humaine ou du développement supplémentaire, et déconseille les modifications dangereuses.
Ce dernier détail mérite de rester juste à côté des images spectaculaires.
Le robot de la vidéo n'a pas été conçu comme dispositif médical. Jake le dit lui-même. Au cours des essais, la machine tombe encore parfois. Il teste donc sans son père, ajuste le logiciel pour supporter le poids d'un passager, ajoute un harnais et recommence sur des marches, une échelle, des rochers puis un escalier.
Et même après la démonstration finale, il est très clair : quelques chutes pendant le développement seraient inacceptables pour un vrai produit.
C'est un prototype. Un prototype assez fou, mais toujours un prototype.
Le bricolage le plus révélateur n'est pas celui qu'on croit
Visuellement, tout pousse à regarder les jambes du robot. Je trouve le siège presque plus intéressant.
Jake choisit un siège de course, l'habille de suède bleu, ajoute des panneaux, des phares, du chrome, de l'éclairage sous le châssis et même des enjoliveurs qui tournent. Objectivement, aucun spinner n'aide à monter un escalier.
Mais son père ne reçoit pas une aide technique beige vaguement médicale. Il reçoit une machine qu'ils trouvent tous les deux marrante et désirable.
Il faut éviter d'en tirer une grande théorie universelle du design inclusif à partir d'une vidéo YouTube. On peut quand même noter ce déplacement : l'objet d'assistance n'est pas obligé de cacher sa mécanique ni de demander à son utilisateur d'être reconnaissant qu'il fonctionne. Il peut aussi avoir du style simplement parce que la personne qui va l'utiliser aime ça.
La dignité passe parfois par des choses très sérieuses. Et parfois, apparemment, par des phares chromés.
Le prototype montre surtout où les briques ont changé
Jake explique avoir pensé aux exosquelettes avant d'abandonner cette piste pour son projet immédiat. Trop complexe, trop lourd à développer seul. À la place, il prend une plateforme robotique déjà capable d'équilibrage, de locomotion et de franchissement, puis concentre son travail sur l'interface avec un humain.
C'est un schéma qu'on voit de plus en plus chez les makers : ne plus fabriquer la machine fondamentale, fabriquer le détournement.
Les moteurs, le contrôle, les capteurs et une bonne partie de la locomotion existent déjà sous forme de produit. Le projet se déplace vers la fixation, l'ergonomie, le logiciel, les essais et la réponse à une personne précise.
Ça ne rend pas la fabrication facile. Ça rend imaginable par une petite équipe une chose qui aurait demandé un laboratoire entier quelques années plus tôt.
Et c'est probablement la bonne manière de regarder cette drôle de chaise à quatre jambes. Pas comme le futur du fauteuil roulant, affirmation beaucoup trop grande pour ce qu'on a sous les yeux. Comme une preuve de bricolage : les composants nécessaires pour explorer ce futur commencent à sortir des labos.
Pour l'instant, ils tombent encore parfois. C'est une limite assez nette.