Une assiette de Julie Green ne donne pas le nom de la personne exécutée.
Elle donne un État, une date et un repas : six tacos, six donuts glacés et un Cherry Coke, une pizza, un gâteau d’anniversaire, ou parfois aucun choix du tout.1
Green a répété ce protocole pendant vingt-deux ans. The Last Supper, commencé en 1999, est entré dans la collection du Crystal Bridges Museum of American Art comme une œuvre de 1 000 assiettes, plus quatre remplacements.3
Ce nombre impressionne. Mais la vraie force du projet tient peut-être à tout ce que Green a décidé de ne pas ajouter.
Sans les noms
Green récupérait les demandes de derniers repas dans les prisons, les livres et les journaux. Les assiettes étaient ensuite classées par État, puis chronologiquement à l’intérieur de chaque État. L’installation indiquait la date, l’État et la demande de repas, mais pas le nom de la personne condamnée.1
C’est une drôle de manière de fabriquer une archive. Un tableur classique réclamerait davantage de colonnes : nom, âge, affaire, juridiction, condamnation, recours, circonstances de l’exécution. Green fait presque l’inverse. Elle retire l’identifiant le plus évident et conserve un détail minuscule de la vie ordinaire.
Le repas n’explique ni le crime, ni la procédure judiciaire, ni l’innocence ou la culpabilité. Il ramène simplement dans l’image quelque chose que la peine de mort rend facile à abstraire : une personne a encore eu faim, des goûts, des habitudes, une mémoire familiale.
Green disait que les derniers repas humanisaient le couloir de la mort pour elle et pouvaient laisser apparaître des indices de région, de milieu économique ou d’histoire familiale.1 Le projet ne prétend donc pas que le menu raconte toute une personne. Il exploite justement la disproportion entre un détail banal et une décision d’État irréversible.
Bleu cobalt
La contrainte n’est pas seulement documentaire. Elle est matérielle.
Green travaillait sur des assiettes en céramique de seconde main. La nourriture était peinte avec un pigment minéral bleu cobalt, puis les pièces étaient recuites au four.6 Dans son statement, l’artiste précise une cuisson à 1 400 degrés Fahrenheit et cite Toni Acock et Sandy Houtman pour cette étape.1
Le choix évoque immédiatement la vaisselle bleue et blanche. Green expliquait que la peinture était son médium principal et que la céramique lui permettait d’inverser la logique de la poterie grecque historique : ici, le support existe déjà et l’image prend le premier rôle.2

Cette économie visuelle évite un problème assez évident. Mille œuvres différentes auraient pu devenir mille démonstrations de virtuosité. Green maintient au contraire la même grammaire. Assiette trouvée, blanc, cobalt, feu.
La variation vient alors des repas et des formes de vaisselle, pas d’un changement permanent de style.
Il y avait aussi une règle plus sévère : Green écrivait qu’une assiette ratée après cuisson n’était pas refaite. Dans un statement de 2021, l’artiste mentionnait ainsi une « très mauvaise saucisse polonaise » conservée parmi 895 assiettes.2 L’archive garde donc aussi les accidents de sa propre fabrication.
Vingt-deux ans
La répétition change l’échelle du projet.7
Une exposition en comptait 152 en 2002, le catalogue de 2013 en réunissait 500, puis le Bellevue Arts Museum en montrait 800 en 2021.5 Green consacrait environ la moitié de son temps d’atelier à la série et prévoyait d’ajouter cinquante assiettes par an jusqu’à l’abolition de la peine de mort ou jusqu’à mille pièces.1
Un cancer a changé cette règle de sortie. Green a décidé de terminer à mille assiettes en 2021, peu avant sa mort.5 Le musée Crystal Bridges conserve aujourd’hui l’ensemble, daté 1999-2021, et estime qu’une installation complète occupe environ 1 200 pieds carrés.3

C’est là que le projet change de nature : chaque assiette reste lisible seule, mais mille assiettes produisent une sensation de système.
Le Boise Art Museum, qui a montré l’ensemble disponible entre 2024 et janvier 2026, organisait sa visite sur six murs allant des plaques 1 à 1 001.4 L’unité de base reste domestique. L’accumulation devient architecturale.
Ce qui manque
Cette méthode possède aussi ses angles morts.
Un dernier repas peut être extrêmement documenté, mal documenté ou interdit. Texas a supprimé les repas spéciaux en 2011 après une demande importante qui n’avait pas été mangée ; Green représentait alors le menu standard lorsque la personne n’avait pas le choix.1 L’archive dépend donc des règles pénitentiaires et de ce que les institutions ont choisi de publier.
Le protocole efface aussi volontairement beaucoup de contexte. C’est efficace visuellement, mais dangereux si l’on prend les assiettes pour des dossiers judiciaires. Elles ne le sont pas.
Green elle-même n’imposait pas une lecture confortable. Smithsonian rappelle que certaines personnes lui reprochaient d’être trop empathique envers des condamnés ayant commis des crimes graves, tandis que d’autres l’accusaient de tirer profit de la peine capitale. Green répondait que le projet était sans but lucratif et revenait à l’expérience commune de manger.5
La série ne résout donc pas le débat. Elle rend plus difficile sa réduction à un nombre.
Et le contexte n’a pas disparu avec l’œuvre. Amnesty International a recensé 47 exécutions aux États-Unis en 2025. À la fin de cette année-là, 23 États avaient aboli la peine de mort pour tous les crimes.8
Une règle suffit
Pour un créateur, le morceau transférable de The Last Supper n’est pas « faire une œuvre militante avec mille objets ». Ce serait une conclusion particulièrement paresseuse.
C’est plutôt ceci : une archive devient lisible quand sa règle de transformation est assez stable pour laisser les différences parler.
Green part d’une information administrative répétitive, choisit trois éléments publics, les fait passer dans le même format matériel et conserve l’écart entre les cas avant de recommencer pendant vingt-deux ans.
On pourrait appliquer la même logique à des objets réparés, des relevés de terrain, des tickets, des composants cassés, des gestes d’atelier ou des erreurs de fabrication. La question n’est pas de tout conserver. Elle est de choisir ce qu’on conserve, ce qu’on retire et la règle qui reste identique assez longtemps pour que la série produise enfin quelque chose qu’un objet seul ne pouvait pas montrer.
Chez Julie Green, cette règle tient sur une assiette. Son poids vient du millième passage.
