Sur un billet de banque, on s’attend à trouver un chiffre, une signature, un filigrane, peut-être une architecture vaguement solennelle.
Une crevette, moins.

Dans la proposition d’Isabelle Daëron pour les futurs billets en euros, certains petits animaux sont pourtant intégrés aux zones destinées aux effets de sécurité. La logique vient de la chaîne alimentaire. Une libellule peut accompagner le martin-pêcheur. Une crevette peut devenir la proie d’un autre oiseau. Et un élément qui aurait pu rester un rectangle technique difficile à aimer devient une partie de l’histoire racontée par le billet.1
Dans un entretien consacré à la conception du projet, un détail finit par recevoir un nom assez parfait : la crevette de sécurité.
C’est un détail minuscule. C’est aussi une assez bonne porte d’entrée dans le travail de Daëron.
Elle ne traite pas le billet comme une affiche sur laquelle il faudrait réussir à caser un oiseau, un nombre et le logo de la Banque centrale européenne avant la deadline. Elle essaie de faire tenir les contraintes dans un même récit : le fleuve, le vol, les institutions, les techniques d’observation, les espèces, les dispositifs anti-contrefaçon, le toucher, la transparence.
Le résultat est le graphisme I, l’une des dix propositions retenues par la BCE pour sa prochaine génération de billets.2 Daëron le présente dans l’entretien comme la seule proposition française encore en lice.1
Mais la partie la plus intéressante n’est peut-être pas qu’une Française puisse un jour dessiner l’argent utilisé par des centaines de millions d’Européens.
C’est qu’elle travaille sur l’eau depuis 2009.
Elle a donc passé environ quinze ans à réfléchir à la manière de rendre visibles des flux que l’on ne regarde plus, avant qu’un concours de la BCE lui demande littéralement de mettre des fleuves sur de l’argent.
Avant les euros, une fontaine accrochée à un arbre
En 2009, Isabelle Daëron termine l’ENSCI-Les Ateliers avec Topique-eau, une fontaine publique alimentée par l’eau de pluie.7
Le projet part d’un problème de réseau assez peu spectaculaire. Dans une ville comme Paris, l’eau de pluie rejoint en grande partie les eaux usées. Elle est transportée, traitée, déplacée alors qu’elle pourrait parfois être récupérée et utilisée là où elle tombe.
Daëron imagine donc une fontaine autonome qui se greffe à un arbre ou à un lampadaire. Elle récupère l’eau, la stocke, la filtre puis la rend disponible. L’objet ne cherche pas à faire disparaître la plomberie derrière une coque propre. Il montre le trajet de la ressource.7
Cette idée devient le début d’une famille de projets qu’elle appellera Topiques.
Quelques années plus tard, elle développe des arrosoirs qui se remplissent par le dessous, des dispositifs de rafraîchissement utilisant l’eau non potable, ou encore des objets liés au vent et à la lumière. Dans un entretien de 2018, elle explique que le remplissage par le bas sert justement à signaler que l’eau utilisée n’est pas potable : la forme de l’objet enseigne quelque chose sur le réseau qui l’alimente.8
Le design sert ici à rendre une infrastructure lisible.
C’est presque exactement le problème que pose un billet de banque.
Un billet est un objet extrêmement familier dont l’immense majorité des gens ignore le fonctionnement. On reconnaît la couleur, le gros chiffre, éventuellement un hologramme. Derrière cette surface se trouvent pourtant des couches de gravure, des encres, du relief, des effets optiques, un filigrane, des choix de lisibilité et toute une grammaire destinée à dire très vite : ceci vaut 20 euros et ce n’est probablement pas un faux.
Daëron a passé sa carrière à dessiner des objets qui révèlent les systèmes invisibles. La BCE lui a donné un système invisible particulièrement nerveux à révéler : la confiance.
1 241 candidatures pour finir à dix
La refonte des billets n’a pas commencé avec un concours Instagram où chacun envoie son meilleur mock-up.
La BCE travaille sur le sujet depuis plusieurs années. Après des consultations publiques et des groupes d’experts, elle a retenu deux thèmes pour le concours : « La culture européenne » et « Fleuves et oiseaux ».4
Le concours de graphisme est lancé en juillet 2025. La première phase ne demande pas encore de dessiner des billets. Les candidats doivent prouver leur formation, leur expérience et leur parcours. C’est ce qu’explique Daëron dans l’entretien : références, publications, prix, expositions, projets réalisés en France et à l’étranger.1
La BCE reçoit 1 241 candidatures.3
Vingt-cinq designers sont retenus pour la phase suivante. Dix-sept peuvent travailler sur les deux thèmes, six uniquement sur « Fleuves et oiseaux » et deux uniquement sur « La culture européenne ».3
À partir de novembre 2025, le jeu change complètement. Il ne suffit plus de proposer une belle direction artistique. Chaque participant reçoit un cahier des charges et doit concevoir une série cohérente pour six valeurs : 5, 10, 20, 50, 100 et 200 euros.3
À la date limite du 24 avril 2026, 39 propositions complètes sont arrivées : 23 autour des fleuves et des oiseaux, 16 autour de la culture.3
Puis le jury en retient dix, cinq par thème.
Autrement dit, le graphisme I n’est pas sorti d’un match entre dix studios. Il est passé dans un entonnoir qui commence à plus de mille candidatures.
Et il y a un détail particulièrement sain dans le système : les propositions étaient pseudonymisées. Un prestataire indépendant masquait l’identité des designers avant de transmettre les projets. Ni la BCE ni le jury ne pouvaient relier un graphisme à son auteur pendant l’évaluation.3
La nationalité, le CV ou la sympathie de la personne ne pouvait donc plus sauver un billet mal dessiné à ce stade.
Pourquoi Daëron choisit immédiatement les fleuves
Pour une designer qui travaille depuis son diplôme sur l’eau, le choix du thème ne produit pas exactement un suspense insoutenable.
Daëron raconte que « Fleuves et oiseaux » a été l’une des raisons de sa candidature.1
Ce n’est pas seulement une continuité visuelle.
En 2018, elle fonde Studio Idaë, une agence pluridisciplinaire où le dessin et la narration accompagnent des recherches sur l’eau, l’air, la lumière et l’espace public.6 En 2022, elle commence Water Calling avec la curatrice Yoshiko Nagai, autour des eaux souterraines de Kyoto. Le projet devient une carte, un livre, des expositions et des conférences. En 2026, elle poursuit cette recherche à la Villa Kujoyama et lors d’une micro-résidence à bord de Tara.910
Même année, autre échelle : la nappe phréatique de Kyoto d’un côté, la monnaie européenne de l’autre.
Le lien est moins bizarre qu’il n’en a l’air.
Dans les deux cas, le travail consiste à représenter des circulations qui relient des lieux sans respecter les frontières visibles. Une rivière traverse des régions. Une nappe passe sous les rues. Un billet de 20 euros peut quitter Grenoble, payer un déjeuner à Turin, terminer dans une caisse à Ljubljana puis repartir sans que personne n’ait besoin de demander un visa à son martin-pêcheur.
La BCE décrit elle-même le thème « Fleuves et oiseaux » comme une manière de parler de liberté, d’unité et de connexion à la nature à travers des entités qui ne connaissent pas les frontières politiques.4
Daëron arrive donc au concours avec une matière qu’elle connaît déjà très bien : le flux comme outil de narration.
Six mois pour faire tenir l’Europe dans un petit rectangle
Dans l’entretien, Daëron parle d’environ six mois de travail entre la réception du brief en novembre et le rendu en avril.1
Pendant ce temps, Studio Idaë continue ses autres projets. Elle évoque entre quinze et vingt dossiers suivis en parallèle par l’agence.1
L’équipe impliquée autour d’elle comprend notamment Pauline Avrillon, Elena, Julie et Nina. Le site du studio précise que Pauline Avrillon travaille avec Daëron depuis 2016, donc avant même la création formelle de Studio Idaë.6
Le processus commence par énormément de recherche.
Histoire du billet. Monnaies étrangères. Manière de représenter les animaux. Contraintes techniques. Tests de composition. Croquis de cascades et de sources. Daëron cite notamment les billets du Costa Rica parmi les références qui l’ont marquée pour leur représentation des animaux.1
Puis vient l’écrémage.
Les premières esquisses montrent des paysages beaucoup plus dessinés. Au fil des versions, l’équipe enlève, réduit et transforme l’eau en un système de lignes. La proposition finale repose sur deux trames imbriquées : l’une dessinée à la main au feutre, l’autre construite en vectoriel. Le vol de l’oiseau vient révéler le paysage.12
C’est une assez jolie inversion du processus habituel.
Le dessin à la main ne sert pas ici à fabriquer une petite imperfection artisanale collée sur une composition numérique. Il reste un des composants structurants du billet. La BCE reprend d’ailleurs explicitement cette dualité, feutre plus vectoriel, dans la description officielle du graphisme I.2
Le studio travaille avec des outils très ordinaires pour un graphiste : dessin, Illustrator, Photoshop, impressions, retours à la main, nouvelles impressions.1
L’IA générative était autorisée dans le concours sous certaines conditions, explique Daëron. Son équipe n’en a pas utilisé.1
Pour fabriquer un objet censé rester crédible pendant des années, ils ont choisi la méthode radicalement futuriste consistant à dessiner, imprimer, regarder, recommencer.
Les oiseaux, eux, faisaient partie du brief
Le studio n’a pas eu carte blanche sur tout.
Pour chaque valeur, les organisateurs avaient déjà défini un oiseau et une portion du cours d’eau. Des photographies de référence des espèces ont également été fournies aux équipes.1
Daëron raconte avoir hésité à redessiner les oiseaux. Le studio choisit finalement de travailler à partir de ces images pour conserver leur reconnaissance immédiate, avec l’idée que la fabrication finale et la gravure transformeraient de toute façon le rendu.1
C’est une contrainte assez révélatrice du projet. Un billet n’est pas une illustration naturaliste libre. Le martin-pêcheur doit rester un martin-pêcheur après les choix graphiques, les procédés de sécurité, l’impression et quelques années passées à être plié en quatre dans une poche.
Autre détail : le concours ne demande pas de graphisme pour un billet de 500 euros. La série à concevoir s’arrête à 200 euros, avec six valeurs imposées par la BCE.3
La créativité commence donc après une longue liste de choses déjà décidées. Ce qui, finalement, ressemble beaucoup au design réel.
Un billet vertical parce qu’on le tient déjà comme ça
Le graphisme I frappe immédiatement par son orientation verticale.
C’est pourtant moins un geste de rupture qu’un constat d’usage.
Daëron explique que les billets sont traditionnellement composés horizontalement, mais que nous les manipulons souvent debout : on les sort d’un portefeuille, on les trie, on les passe d’une main à l’autre dans leur petite hauteur.1
L’équipe n’a pas décidé « vertical » dès le premier croquis. Elle a développé pendant un moment les deux orientations en parallèle. La version verticale a fini par mieux porter l’idée de mouvement, de dynamisme et d’ouverture qu’elle cherchait.1
Pendant l’entretien, quelqu’un propose évidemment l’hypothèse du smartphone : peut-être que vingt ans de scroll vertical nous ont préparés à des billets TikTok.
Daëron dit ne pas y avoir pensé.1
C’est probablement mieux ainsi.
Un euro avec un indicateur « swipe up » aurait mal vieilli.
Le paysage n’est pas derrière l’oiseau, il naît de son vol
La série « Fleuves et oiseaux » impose une progression. D’une valeur à l’autre, on suit différentes portions du cycle du fleuve, de la source jusqu’à l’océan, avec des oiseaux associés et une institution européenne au verso.3
Le travail de Daëron consiste à éviter que cette liste de courses ressemble à une liste de courses.
Sur son graphisme, l’oiseau n’est pas simplement posé devant un décor. Les deux trames qui structurent l’image se déforment et font émerger le relief, l’eau et le paysage autour de lui.2
Le même motif de circulation se prolonge au verso. Ce que l’entretien décrit comme de petites « veinures » est une carte des cours d’eau européens.1
Puis d’autres signes viennent volontairement casser le risque d’un billet devenu pure planche naturaliste.
Daëron place dans les bandeaux des références aux techniques européennes d’observation et de cartographie : télescope, radar, avion, satellite.1
C’est un choix plus intéressant qu’une opposition simpliste entre « nature » d’un côté et « technologie » de l’autre.
Un fleuve contemporain est aussi un fleuve mesuré, photographié, cartographié et suivi depuis l’espace. Un oiseau migrateur est observé par des jumelles mais aussi par des réseaux de données. L’Europe des paysages et l’Europe des instruments se regardent mutuellement.
Le cercle au milieu n’est pas juste un joli cercle
Sur les maquettes, un cercle clair traverse une partie de la composition.
Dans l’entretien, la possibilité d’un jeu de transparence entre les deux faces est évoquée. Daëron confirme l’idée : connecter recto et verso, faire passer l’oiseau vers le ciel de l’institution, utiliser la matérialité future du billet plutôt que dessiner deux posters indépendants.1
C’est là qu’un mock-up à l’écran devient trompeur.
Nous regardons aujourd’hui les dix propositions comme des JPEG. Le billet final, lui, sera un objet imprimé et sécurisé. Le graphisme vainqueur devra encore être adapté par les équipes techniques de la BCE : gravure, dispositifs de sécurité, effets optiques, fabrication, tests.14
La BCE insiste d’ailleurs sur ce point : les images soumises au vote sont des propositions, pas les futurs billets définitifs.2
On ne vote donc pas pour un fichier prêt à envoyer à l’imprimeur. On vote pour une architecture visuelle capable de survivre à l’étape où l’argent devient réellement de l’argent.
La sécurité peut raconter une histoire
C’est probablement la partie la plus amusante du projet.
Un billet moderne contient des éléments dont la fonction première est de rendre la copie difficile et la vérification facile : zones changeantes, effets optiques, reliefs, filigranes, motifs visibles sous certaines conditions.5
Le cahier des charges demandait aux designers de prévoir plusieurs de ces emplacements et leurs principes visuels. La réalisation technique finale resterait ensuite du ressort de la BCE.1
Daëron aurait pu traiter ces zones comme une taxe graphique. Un rectangle ici. Une forme brillante là. Merci, suivant.
Elle choisit de les absorber dans l’écosystème.
Les éléments optiquement variables deviennent des animaux appartenant au réseau trophique des oiseaux représentés. La libellule est liée au martin-pêcheur. La crevette à une autre espèce. Lorsque l’encre ou la lumière change, ce n’est plus seulement « la zone de sécurité qui bouge ». C’est un fragment du milieu naturel du billet.1
La sécurité devient donc une couche narrative.
Même les zones les plus réglementées continuent à parler le langage du reste du projet.
C’est une méthode très transférable en design : quand une contrainte obligatoire arrive, on peut la cacher, la subir, ou chercher si elle peut renforcer l’idée centrale.
Daëron choisit la troisième option. Et obtient une crevette anti-contrefaçon au passage.
Le filigrane caché parle de mythologie grecque
Il existe aussi une partie du graphisme I que les images publiques ne montrent quasiment pas.
Le filigrane imaginé par l’équipe s’appuie sur les Naïades, les divinités aquatiques de la mythologie grecque associées aux sources, rivières et autres eaux douces. Daëron explique avoir imaginé une figure liée à chaque portion du cours d’eau.1
Ce choix ajoute une couche historique sans remettre un grand homme au centre du billet.
Le thème concurrent, « La culture européenne », utilise justement des figures comme Beethoven, Marie Curie, Cervantes ou Léonard de Vinci. « Fleuves et oiseaux » fait autre chose : les personnages historiques disparaissent de la face principale, mais l’histoire européenne peut continuer à exister dans des couches plus discrètes.
Un filigrane est un endroit particulièrement adapté à ce genre de référence.
Il est là sans être constamment là. Il faut manipuler l’objet, le mettre face à la lumière, découvrir une seconde lecture.
La mythologie devient littéralement une information sous la surface.
Même le choix des couleurs doit accepter l’imprimerie
Un écran permet de pousser une couleur jusqu’à ce qu’elle semble presque lumineuse.
Le billet, lui, doit être imprimé.
Daëron explique que son expérience de la production imprimée l’a poussée à légèrement désaturer les couleurs proposées. Les couleurs ultra-saturées vues sur écran peuvent devenir décevantes une fois imprimées. L’équipe a donc conçu en anticipant ce passage au matériau réel.1
Cela paraît banal. C’est pourtant un bon rappel de la différence entre design d’image et design d’objet.
Une proposition de billet est aujourd’hui jugée sur un site web. Elle sera peut-être demain tenue sous une lumière froide au supermarché, pliée dans une poche, passée dans une machine, observée par une personne malvoyante et contrôlée en deux secondes par un commerçant.
Le rendu Retina est la partie la plus facile de sa vie.
Ce concours paie, mais il ne paie pas six mois de studio
La question de l’argent finit forcément par arriver quand on parle du design de l’argent.
Le rapport officiel du jury donne le barème. Les 25 designers invités en phase 2 ont reçu 5 000 euros par thème. Une proposition complète donnait droit à 10 000 euros supplémentaires par thème. Les propositions retenues par le jury recevaient encore 10 000 euros.3
Dans l’entretien, Daëron parle des deux premières sommes comme d’une indemnité de concours plus que d’un budget capable de financer le travail réel du studio.1
C’est important.
Six mois de recherches, plusieurs personnes, des centaines de versions et un travail mené en parallèle des commandes ordinaires ne deviennent pas soudain une opération très rentable parce qu’un chiffre à cinq zéros apparaît sur la facture.
Les concours de design vivent dans cette zone économique bizarre. On est rémunéré pour une partie du travail, mais on accepte aussi le risque parce que le sujet permet d’explorer quelque chose de rare, d’ouvrir une nouvelle pratique, de produire une référence importante ou, avec un peu de chance, de dessiner l’objet que tout un continent va utiliser.
Daëron le dit simplement : travailler sur une monnaie est probablement une occasion qui n’arrive qu’une fois dans une vie.1
Pour le studio, le projet est donc à la fois commande, concours, recherche et investissement.
Le billet actuel avait déjà essayé d’éviter la guerre des symboles
Choisir ce qu’on met sur une monnaie européenne est un vieux problème politique déguisé en problème graphique.
Les billets actuels ont contourné la question d’une manière presque comique. Leurs ponts, portes et fenêtres représentent des périodes architecturales, mais les monuments eux-mêmes étaient volontairement fictifs. Pas de vraie cathédrale française, pas de vrai pont italien, pas de gare allemande choisie au détriment de tous les voisins.
Puis les Néerlandais ont ruiné cette belle neutralité.
À Spijkenisse, près de Rotterdam, le designer Robin Stam a fait construire à partir de 2011 des ponts inspirés de ceux dessinés sur les billets.11
Des architectures ont donc été inventées pour ne représenter aucun pays. Un pays les a ensuite construites pour de vrai.
L’argent a copié une architecture imaginaire, puis l’architecture a copié l’argent.
On peut difficilement demander un meilleur rappel qu’un billet ne reste jamais une simple image.
Il passe de main en main, devient familier, se transforme en symbole, finit parfois en pont municipal rouge et bleu parce que les humains ont beaucoup de temps et des budgets d’aménagement.
Pourquoi changer des billets qui fonctionnent encore
La refonte n’est pas lancée uniquement parce que les euros actuels commencent à avoir le graphisme d’une interface bancaire de 2002.
La BCE explique que les banques centrales renouvellent régulièrement leurs billets pour rendre la contrefaçon plus difficile. Elle veut aussi améliorer leur durabilité, leur impact environnemental, leur accessibilité et leur capacité à représenter les Européens.45
Le dessin n’est donc qu’une partie d’un renouvellement plus large.
Le Conseil des gouverneurs doit choisir le graphisme final vers la fin de 2026, en prenant en compte le concours et les préférences exprimées par le public. La BCE prévient ensuite qu’il faudra plusieurs années de développement et de production avant de voir les nouveaux billets circuler.4
C’est une nuance importante face aux images qui tournent actuellement partout.
Même si le graphisme I gagnait demain, personne ne se réveillerait lundi avec un 20 euros vertical et un martin-pêcheur dans le portefeuille.
Entre une intention graphique et quelques milliards d’objets fiables, il reste une quantité assez obscène d’ingénierie.
Daëron ne cherche pas à faire un « billet nature »
Le risque du thème « Fleuves et oiseaux » est évident.
On pourrait produire six très jolies cartes postales écologiques. Un oiseau mignon. Une eau bleue. Quelques roseaux. L’Europe serait sauvée par un gradient turquoise.
Le graphisme I essaie plutôt de parler de circulation.
L’oiseau bouge. L’eau bouge. Les trames se croisent. Les techniques d’observation apparaissent. Les institutions sont reliées au territoire. Les éléments de sécurité deviennent des fragments de chaîne alimentaire. Les Naïades se cachent dans le filigrane. Le recto cherche à dialoguer avec le verso.12
Cette cohérence vient probablement du fait que l’eau n’est pas un thème ajouté après coup au portfolio de Daëron.
Elle travaille depuis des années sur une question très voisine : comment donner une forme à ce qui circule autour de nous sans être immédiatement visible ?
Dans Topique-eau, c’était la pluie et le réseau hydraulique.7
Dans Water Calling, ce sont les nappes de Kyoto.9
Dans ses projets urbains, ce sont l’eau non potable, le vent ou la lumière.610
Dans les billets, ce sont les rivières, les migrations, l’argent lui-même et, plus abstraitement, la confiance qui passe entre inconnus.
Un euro est peut-être son projet de flux le plus littéral.
Et maintenant, le design quitte le studio
Pendant des mois, le projet a été un problème interne à Studio Idaë.
Est-ce que la cascade est trop dessinée ? Est-ce que les deux trames se battent ? Est-ce que la composition verticale fonctionne vraiment ? Où placer la valeur ? Comment faire reconnaître immédiatement l’oiseau ? Comment introduire la technologie sans casser le paysage ? Est-ce que le résultat paraît suffisamment stable pour qu’on lui confie de la valeur ?
Puis le 23 juillet 2026, la BCE publie les dix finalistes et ouvre la consultation publique jusqu’au 21 septembre.4
Le graphisme devient autre chose.
Des millions de personnes peuvent regarder un billet qui n’existe pas encore et décider s’il ressemble à de l’argent.
C’est probablement l’étape la plus étrange pour un designer.
On peut expliquer les mois de recherche, le choix des trames, le filigrane mythologique, la circulation des fleuves et les tests d’impression. Au moment du vote, quelqu’un verra peut-être simplement un bel oiseau. Un autre trouvera le billet trop vertical. Un troisième préférera Beethoven. Un quatrième votera pour la crevette sans même savoir qu’elle existe.
Le design d’une monnaie a cette brutalité : il doit supporter d’être compris en deux secondes tout en restant assez riche pour être regardé pendant vingt ans.
Daëron dit dans l’entretien qu’une monnaie doit produire de la stabilité et de la confiance. C’est ce qui l’a obligée à chercher une esthétique plus sereine, plus rassurante que certains de ses autres terrains d’expérimentation.1
Le mot « confiance » est presque trop grand jusqu’à ce qu’on remette l’objet dans une scène banale.
Quelqu’un vous tend un morceau de papier imprimé. Vous le prenez. Vous lui donnez quelque chose qui vaut 20 euros. Aucun contrat n’est signé. Personne n’appelle Francfort pour vérifier. L’objet fonctionne parce qu’il est immédiatement reconnu, parce qu’il semble juste, parce que ses signes techniques résistent suffisamment à la copie et parce que des millions d’autres personnes accepteront le même morceau de papier après vous.
Voilà le projet.
Faire tenir tout ça dans un rectangle.
Et, si possible, trouver encore un peu de place pour une crevette.

