Une carte du monde sur un écran peut zoomer jusqu’à votre rue. Folding Globes lui demande plutôt de survivre à une paire de ciseaux et à un tube de colle.
Le projet de Daniel O’Donohue, derrière MapScaping, transforme des données cartographiques et scientifiques en PDF imprimables qui deviennent ensuite de petits globes en papier. On imprime, on découpe, on plie les pointillés, on colle les languettes.
La version classique utilise vingt triangles. D’autres ressemblent à des fuseaux de globes anciens, à un ballon de football, à un cube ou à un déploiement inspiré d’Airocean.
Le geste a quelque chose d’un atelier d’école primaire. La technique derrière est très cartographe : comment mettre une surface courbe sur une feuille sans la massacrer plus que nécessaire ?
Une sphère refuse toujours de devenir un rectangle
Toute carte plane déforme quelque chose. Les distances, les surfaces, les angles ou les formes finissent par payer la facture.
Folding Globes ne supprime pas ce problème. Il change sa taille locale.
Pour son icosaèdre, la Terre est découpée en vingt faces triangulaires. Chaque face reçoit sa propre petite projection, centrée sur cette portion du globe. Au lieu de demander à une seule formule d’étirer la planète entière jusqu’aux bords d’un rectangle, on travaille sur des morceaux beaucoup plus proches de leur centre de projection.
Sur le patron à plat, les lignes de grille peuvent donc légèrement courber à l’intérieur d’un triangle. Une fois les arêtes rapprochées, les morceaux reprennent une forme tridimensionnelle.
Le site affirme que la distorsion de chaque face devient trop faible pour être remarquée. Je garderais le principe sans transformer cette formulation en théorème : aucune mise à plat d’une portion sphérique n’est magiquement parfaite. Ce qui compte ici est la manière dont le problème est distribué sur plusieurs petites surfaces.
Le pli n’est donc pas une décoration ajoutée à une carte terminée. Il fait partie du système de projection.
Les données ouvertes finissent sur une table
Le catalogue gratuit mélange des objets qu’on voit rarement dans la même boîte de bricolage : Blue Marble, Terre de nuit, température des océans, végétation, pluie, biomes, densité de population, plaques tectoniques, grands séismes, volcans, impacts de météorites, puis la Lune, Mars, Jupiter, Io ou Titan.
O’Donohue indique construire les thèmes à partir de sources ouvertes comme NASA, USGS, NOAA, Natural Earth ou l’inventaire des volcans du Smithsonian. Chaque thème est censé conserver son crédit et un lien vers sa source.
Natural Earth est particulièrement confortable pour ce genre de projet : le jeu de données cartographiques place explicitement ses rasters et vecteurs dans le domaine public et autorise modification, diffusion et impression, y compris commerciale.
Ça permet une chaîne assez agréable : des données conçues pour être recombinées passent dans de vraies projections, deviennent un fichier prêt à imprimer et terminent comme un objet que quelqu’un peut tenir par deux faces mal collées.
Le numérique ne disparaît pas. Il prépare mieux le moment où il devient matière.
Dix formes pour raconter le même monde
Le builder propose dix géométries.
L’icosaèdre est le compromis maison : vingt triangles, une forme suffisamment ronde et un assemblage annoncé autour de vingt minutes. Le cube sacrifie beaucoup de rondeur mais devient presque trivial à monter. Le ballon de football passe à 32 faces. Les fuseaux reprennent la méthode des globes traditionnels, avec des bandes effilées qui viennent encercler la sphère.
Il y a aussi un agencement Airocean « dans l’esprit » de Buckminster Fuller, un Cahill-Keyes en forme de M, un dodécaèdre, un rhombic dodécaèdre, un octaèdre et le tétraèdre minimal à quatre faces.
Chaque forme rend visible un arbitrage que l’interface d’une carte cache habituellement : facilité de construction, continuité des continents, quantité de plis, proximité avec une sphère, lisibilité des panneaux.
On peut lire trois pages sur les projections cartographiques et continuer à imaginer qu’un choix de projection est une liste déroulante un peu obscure dans QGIS. Un tétraèdre avec l’Afrique coupée par une arête rend le compromis beaucoup plus immédiat.
Le fichier gratuit sert aussi de porte d’entrée au produit
Les globes préparés sont gratuits à télécharger. Le builder personnalisé, qui permet notamment de choisir une forme et d’ajouter ses propres lieux, constitue la partie commerciale du projet.
Le modèle est assez cohérent avec l’objet. On peut comprendre la méthode en fabriquant gratuitement quelque chose de complet avant de payer pour la personnalisation.
Le site recommande l’impression à 100 % sur A4 ou A3, du papier ordinaire pour commencer ou du 160 à 200 g/m² pour une construction plus rigide. Les traits continus se coupent, les pointillés se plient, les languettes lilas reçoivent la colle.
Rien de révolutionnaire dans ce protocole. C’est justement son charme.
Pendant des années, les outils cartographiques ont rendu les données de plus en plus interactives, précises et faciles à explorer à l’écran. Folding Globes prend la direction opposée sur le dernier mètre : il utilise toute cette infrastructure numérique pour produire un objet plus lent, moins pratique, impossible à mettre à jour et nettement plus facile à faire tourner entre ses mains.
La carte perd son zoom. Elle gagne des arêtes.
