Ce dimanche 23 août, quand le roi Willem-Alexandre remettra le trophée du vainqueur sur le podium de Zandvoort, l'objet ne ressemblera à aucun trophée de Formule 1 récent : une coupe en porcelaine de Delft, bleue et dorée, dont le lion néerlandais et le grand numéro 1 émettent une lumière propre.12
La manufacture Royal Delft en est à sa quatrième série de trophées pour le Grand Prix des Pays-Bas. Elle savait faire tenir du bleu de Delft sur une céramique haute de gamme depuis 1653 ; elle n'avait encore jamais tenté de la faire briller de l'intérieur. Pour cette édition, elle a invité deux designers, et confié les pièces principales à Anouk Wipprecht, figure de la FashionTech.1
Le résultat tient dans une tension simple : un objet façonné et peint entièrement à la main, traversé par un matériau électroluminescent. Deux mondes de fabrication que tout sépare, fondus dans un seul objet cérémoniel.
Une commande de fin de série
Le contexte rend l'objet plus dense qu'un simple gadget de paddock. La course de Zandvoort s'arrête après cette édition, la Formule 1 ayant confirmé la fin du rendez-vous à l'issue d'une prolongation de contrat d'un an.3
Royal Delft signe donc ses derniers trophées du Grand Prix, après 2023, 2024 et 2025. Pour cette ultime série, les organisateurs ont invité deux talents néerlandais : Anouk Wipprecht pour le trophée du vainqueur et celui des constructeurs, le musicien et créateur visuel Don Diablo pour les deuxième et troisième places.1 Le tout sera présenté dimanche dans le coffre à trophées Louis Vuitton prévu pour la cérémonie.3
Ce que sait faire Wipprecht
Le choix de Wipprecht n'a rien d'un casting aléatoire. Son travail porte précisément sur ce point de contact entre textile, électronique et corps : une robe haut-parleur, une ScreenDress pilotée par signaux cérébraux, des vêtements robotisés conçus avec du matériel d'impression 3D Elegoo.3 La porcelaine était un matériau nouveau pour elle.3
Elle décrit ainsi sa proposition : « Je traduis la dynamique de la Formule 1 en lumière, transformant l'objet céramique traditionnel en une interface interactive, presque vivante. »4
Concrètement, son apport se situe moins dans la forme que dans le comportement : avec l'atelier, elle a intégré un matériau électroluminescent souple à l'intérieur du lion néerlandais et du numéro 1, si bien que ces détails émettent leur propre lumière au lieu d'être seulement éclairés de l'extérieur.3
De la lumière dans de la faïence
La technologie employée reste sobre. Un matériau « électroluminescent spécialement développé », indique le dossier de presse repris par la presse spécialisée.4 L'électroluminescence désigne l'émission de lumière par un matériau sous courant électrique ou champ électrique intense ; les panneaux EL fonctionnent comme des condensateurs, une couche de phosphore prise entre deux électrodes dont l'une est transparente, alimentées en courant alternatif, pour une consommation faible et très peu de chaleur.5
Autrement dit : pas de LED visibles, pas de filaments, mais une surface qui devient elle-même source lumineuse. C'est ce qui permet au lion et au chiffre de paraître éclairés de l'intérieur sans trahir la silhouette du trophée.

Le langage visuel assume la rupture. Les motifs floraux classiques du bleu de Delft sont fragmentés comme des éclats, reliés par des lignes d'or inspirées du kintsugi, cet art japonais de réparer la céramique brisée en mettant les cicatrices en valeur.14
Le trophée des constructeurs joue une autre carte de la maison : il s'inspire du décor historique Pijnacker, une famille de décors polychromes de la manufacture,6 avec son rouge profond associé au bleu de Delft et à l'or, clin d'œil revendiqué au drapeau néerlandais.14
Don Diablo, lui, a peint un paysage de moulins sous un ciel d'hexagones, sa signature graphique, avec des détails chromés ; le moulin renvoie à son enfance dans le Drenthe, et le caractère maritime du décor glisse une référence discrète à son nom de famille, Schipper — batelier en néerlandais.24
Fait main, en série courte, avec des pièces de rechange
Chaque trophée est façonné et peint à la main par les artisans et maîtres peintres de l'atelier de Delft.1 La manufacture fondée en 1653 présente volontiers ce détail comme un titre : c'est la dernière fabrique de faïence bleue du XVIIe siècle encore en activité.13
Une vidéo de making-of montre le processus, du modelage aux touches finales de peinture.1112 Et ce procédé a déjà livré une leçon publique.
En 2025, Isack Hadjar, troisième à Zandvoort, casse son trophée pendant les célébrations d'équipe : posé au sol pour la photo, il s'était probablement retrouvé légèrement penché, créant des points de contrainte dans la céramique, selon Royal Delft.9 La manufacture avait pu remplacer la pièce rapidement grâce à une règle interne : pour un projet de cette importance, des modèles de rechange non peints sont toujours préparés.9 Le remplacement a suivi à Monza, où les trophées étaient d'ailleurs en aluminium.10 Hadjar, lui, tenait à garder les morceaux du premier.10
L'anecdote vaut mieux qu'un détail pittoresque : elle documente les contraintes réelles d'une production céramique de cérémonie. Série courte, fragilité assumée, logistique de secours. Rien de tout cela n'apparaît sur un trophée en métal usiné.

Ce que gagne un objet à montrer son procédé
Les analyses qui suivent sont de l'interprétation éditoriale, pas des faits sourcés.
L'histoire récente du trophée néerlandais aide à lire cette édition. En 2021, au retour de la course, Heineken et Studio Piet Boon avaient dessiné une coupe inspirée du trophée de 1939, fabriquée en matériaux recyclés.7 La céramique arrive en 2023, toujours chez Piet Boon, sur la forme de la coupe d'avant-guerre.7 En 2024, Robbie Williams ajoute des bulles de dialogue listant ce que les pilotes sacrifient pour réussir.8 Chaque année, un designer, un geste, un matériau. La commande fonctionne déjà comme une petite scène de design contemporain avant même l'arrivée de l'électronique.
Ce que change Wipprecht tient à une décision honnête : plutôt que de cacher l'électronique derrière un vernis de magie, le trophée affiche son hétérogénéité. La lumière révèle l'assemblage — céramique cuite, matière luminescente, lignes d'or qui font office de coutures visuelles. L'objet cérémoniel montre habituellement le contraire de son processus ; ici, le processus est devenu le sujet.
Deux garde-fous s'imposent. D'abord, aucune source consultée ne décrit ces trophées comme imprimés en 3D : ils sont façonnés et peints à la main,1 et l'impression 3D ne concerne que le passé wearable de Wipprecht.3 Ensuite, le « matériau électroluminescent spécialement développé » repose uniquement sur le discours de la marque et de ses relais presse ; aucune fiche technique indépendante n'est disponible, donc nous le rapportons tel quel plutôt que comme une caractéristique mesurée.4
Reste l'image finale : dimanche, sur le dernier podium de Zandvoort, un roi néerlandais tiendra une pièce unique, cuite, peinte et câblée à Delft. Quand la lumière s'éteindra, il restera exactement ce que Royal Delft sait faire depuis 1653 — de la porcelaine peinte à la main. La lumière, elle, raconte comment on fabrique en 2026.
