Sur l’écran d’un téléphone connecté en 5G, le résultat ressemble à un BBS classique : une bannière, un identifiant, quatre choix, des messages à lire ou à écrire. À l’autre bout, le programme tourne sur un Casio VX-4, pocket computer programmable en BASIC avec 8 ko de RAM dans sa configuration de base.15

Le montage d’EI3LH est assez absurde pour être excellent. Il pose aussi une question plus utile que « peut-on mettre un BBS sur une calculatrice ? » : quelle partie d’un serveur doit réellement tourner sur la machine pour qu’on puisse dire qu’elle l’héberge ?

Car entre Internet et le Casio se trouve un Raspberry Pi Zero W.

Qui fait quoi

EI3LH décrit une séparation nette. Le VX-4 exécute le BBS écrit en BASIC. Son port COM attend un signal CONNECT, affiche la bannière, demande un indicatif radio, présente le menu et gère les messages.1

Le Pi Zero W apporte la connectivité réseau au montage. La calculatrice lui parle par son port série, via un câble FTDI RS-232 vers USB-C. Pendant la phase actuelle, l’accès distant est protégé par Tailscale et le BBS reste sur invitation.1

Le Pi a également reçu une seconde tâche : recopier les messages dans un fichier texte d’archive. L’auteur précise que le VX-4 conserve toujours les messages lui-même, mais que cette copie permet de libérer de la place et d’éviter de perdre l’historique si quelqu’un remplit la mémoire.1

Cette dernière phrase du footer est essentielle. On peut décrire la frontière annoncée par l’auteur, pas auditer sa mise en œuvre ligne par ligne.

Pas de TCP/IP

EI3LH le dit lui-même : le VX-4 ne rejoint pas Internet directement. Pour cela, il aurait fallu ajouter du matériel et probablement faire du reverse engineering hors du périmètre du projet. Le choix pratique a été d’exploiter le port série existant.1

C’est une différence intéressante avec fxIP, un autre hack Casio documenté par KittenLabs en 2021. Sur des fx-9750GII/fx-9860 équipées d’un processeur SuperH, les auteurs ont porté la pile TCP/IP uIP 1.0 sur la calculatrice elle-même. Le lien série transporte alors IP via SLIP ; la machine peut servir une page web ou utiliser IRC parce qu’elle comprend effectivement la pile réseau.3

Le VX-4 d’EI3LH suit une philosophie différente : garder l’application sur l’ancien matériel et externaliser la plomberie moderne.

Casio VX-4 en mode COM relié à un câble série RS-232 vers USB
Le port série est la frontière physique du montage. Le VX-4 reste un ordinateur BASIC ; le Pi Zero W lui fournit l’accès au réseau.EI3LH

Cela rend le mot Telnet un peu glissant. Le visiteur utilise bien un client Telnet pour arriver au service, mais l’auteur n’a pas encore publié le code du pont qui permettrait de voir précisément où sont traités la connexion réseau et les éventuelles négociations Telnet. Ce qu’on peut affirmer aujourd’hui est plus simple : le Pi fournit la connectivité, tandis que le programme BBS et son interface s’exécutent sur le Casio.1

Huit ko, astérisque

Le VX-4 a été vendu comme une variante moins dotée du FX-870P. Les documents d’époque archivés avec l’émulateur indiquent 8 ko de RAM standard pour le VX-4, contre davantage de mémoire sur son proche parent.45

La machine physique d’EI3LH possède toutefois une carte d’extension de 32 ko. L’auteur explique avoir volontairement conçu le BBS pour fonctionner sur la version de base à 8 ko et affirme avoir réussi ce test.1

Nous ne pouvons pas reproduire cette mesure pour l’instant. Le compte GitHub d’EI3LH ne publie, au 20 août, que son projet jamoncito-fx; dans son article BBS, il indique que le code sera mis en ligne une fois l’alpha suffisamment propre.16

Ce n’est pas une nuance tatillonne. Une démo sur une machine équipée de 40 ko au total et un programme vérifié sur une machine réellement limitée à 8 ko sont deux preuves différentes. Pour l’instant, la seconde repose sur le compte rendu de l’auteur.

La contrainte écrit le menu

Les limites visibles sont, elles, très concrètes. EI3LH maintient la liaison série à 4 800 bauds, même si 9 600 sont possibles, parce qu’il juge le débit inférieur plus fiable. Le BBS n’accepte qu’un utilisateur à la fois.1

Les messages sont limités à 60 caractères. Le menu n’en propose que quatre : lire les messages, en écrire un, afficher une courte page d’information ou se déconnecter.1

Menu quatre options du BBS VX-4 affiché dans un terminal
La mémoire et la liaison série transforment la sobriété en architecture : quatre commandes et une seule connexion simultanée.EI3LH

Ce qui ressemble à une faiblesse devient ici une politique de produit. La limite de 60 caractères réduit l’occupation mémoire et complique le spam. La connexion unique évite de construire une concurrence que le BASIC et le port série auraient de toute façon du mal à servir. Le coffre texte du Pi compense le stockage minuscule sans déplacer la logique de lecture et d’écriture annoncée par le Casio.

La sécurité suit le même principe : au lieu d’exposer directement le réseau domestique derrière un bricolage rétro, l’auteur garde pour le moment l’accès privé via Tailscale.1

Une preuve incomplète

La vidéo publiée par EI3LH montre une session distante complète : connexion depuis le réseau cellulaire, identification, lecture, écriture puis déconnexion.1 C’est une bonne preuve de fonctionnement du système assemblé.

Ce n’est pas encore une démonstration reproductible. Il manque le listing BASIC du BBS, la configuration ou le programme exact du pont Pi, les paramètres série complets et une procédure qui permette à une autre personne de reconstruire le chemin de bout en bout.

Adafruit a relayé le projet le 19 août en le présentant à son tour comme un vrai BBS Telnet sur calculatrice.2 L’expression est efficace, mais le montage est plus intéressant quand on refuse justement de l’aplatir dans cette formule.

Le VX-4 prouve qu’un vieux système n’a pas besoin d’absorber toute la modernité pour redevenir utile. On peut laisser l’état et la logique à l’objet ancien, placer l’adaptation de protocole et la sécurité sur une machine récente, puis conserver une frontière assez simple pour savoir qui fait quoi.

Dans ce BBS, le Raspberry Pi n’est donc pas un détail gênant à cacher. C’est la pièce qui permet au Casio de rester un Casio.