« Construire local » sonne bien. Le problème arrive quand la formule devient une règle aveugle. À Bidi Bidi, dans le nord de l'Ouganda, les architectes du nouveau centre des arts du spectacle auraient pu essayer de fabriquer tout le bâtiment avec des matériaux trouvés autour du chantier.
Le projet s'arrête volontairement avant ce dogme.
Les murs utilisent bien la terre excavée sur place. Elle est transformée en blocs de terre comprimée et stabilisée, pressés à la main sur le site puis séchés au soleil.1 Pour le toit, en revanche, l'équipe a étudié le bois local avant de l'écarter : les problèmes de déforestation et la disponibilité du matériau ont conduit au choix d'une structure légère en acier, préfabriquée à Kampala.3
Le contraste raconte davantage que n'importe quelle liste de matériaux estampillés « durables ». La terre reste locale pour les murs. Pour la grande portée, l'acier vient d'ailleurs parce que le bois disponible localement posait un autre problème environnemental.
Surtout, aucune couche n'est là pour une seule raison.
Terre sur place
Sous cette toiture se trouvent un amphithéâtre semi-ouvert, des salles de musique, des espaces d'apprentissage et un studio d'enregistrement.1 Il a été développé par To.org avec Hassell, LocalWorks et Arup, dans un settlement qui accueille environ 250 000 personnes déplacées.2
Le premier matériau ne vient pas d'un camion : le sol sorti du chantier repart directement dans les murs.
Hassell précise que les CSEB sont fabriqués sur place, avec des machines simples, pressés manuellement et durcis au soleil.1 Le séchage au soleil évite la cuisson des briques et laisse le bois de chauffage à d'autres usages. Le chantier transforme en même temps une ressource locale en compétence, puisque la construction a employé et formé des réfugiés ainsi que des membres de la communauté hôte ougandaise.1
Une fois pressé, le bloc ne se contente pas de fermer une façade. Sa masse forme l'enveloppe. Son empilement peut laisser passer lumière et air. Dans les espaces musicaux, le dessin des joints et des motifs contribue aussi à absorber et diffuser le son.13
Hassell explique dans un retour sur la conception modulaire que le projet utilise essentiellement un seul type de brique, mais varie les empilements pour obtenir différents comportements acoustiques et lumineux.4
La sophistication se déplace alors du catalogue de matériaux vers le motif d'assemblage.
Le bois non
Au-dessus, la logique change complètement.
Visuellement, une charpente de bois local aurait prolongé très naturellement le récit des murs en terre. RIBA indique pourtant que l'équipe a renoncé à cette option à cause de la déforestation et de la disponibilité insuffisante du matériau.3 La charpente est donc réalisée en acier léger, avec des panneaux métalliques ondulés.
Ce choix évite une confusion tenace : prendre la distance géographique pour une mesure suffisante de l'impact pertinent.
La proximité ne suffit pas lorsqu'une ressource est rare, déjà sous pression ou disponible dans de mauvaises sections pour l'ouvrage demandé. À l'inverse, un élément fabriqué plus loin peut être rationnel si sa quantité est limitée, sa géométrie optimisée et son installation simple.
Pour Bidi Bidi, les poutres ont été préfabriquées à Kampala. Hassell indique qu'elles ont été optimisées pour le transport puis assemblées sur site, sans demander de soudage complexe.4
Une pièce industrielle vient donc coiffer une enveloppe fabriquée presque sous ses pieds. La contradiction apparente devient le principe du système.
Quatre métiers
Le toit doit ensuite justifier ce choix d'acier par le travail qu'il accomplit.
Son large débord commence par garder la pluie loin des murs en terre.13 Ensuite vient le climat : l'amphithéâtre reste à l'ombre et l'orientation capte les vents dominants du sud pour favoriser la ventilation naturelle.3
La lumière passe par un détail plus inattendu. Arup décrit des gouttières de collecte réalisées en polycarbonate transparent, qui font entrer la lumière au-dessus et devant la scène.2
La quatrième fonction est celle qui change l'échelle du bâtiment : l'eau.
La forme en entonnoir du toit dirige la pluie vers un réservoir de 200 000 litres. Hassell et Arup estiment que le système peut fournir jusqu'à 1,2 million de litres par an ; le projet prévoit environ 70 % pour la communauté et 30 % pour les jardins et le verger.12
Les 1,2 million de litres restent une projection de conception, pas un compteur annuel déjà mesuré. La pluie varie. Le stockage a une limite. L'usage réel dépend de l'entretien du système. Mais le principe reste concret : l'élément le plus industriel du bâtiment sert aussi d'infrastructure d'eau.
Studio fermé
Le studio d'enregistrement pousse la logique du compromis encore plus loin.
La ventilation naturelle aime les ouvertures ; un studio audio veut précisément l'inverse. Faire les deux simultanément avec peu de systèmes mécaniques oblige à accepter des modes de fonctionnement différents.
Arup explique que le studio est complètement enfermé par des murs de terre dont les motifs assurent isolation, absorption et diffusion acoustique.2 Une ventilation traversante utilise des ouvertures réduites. Elles restent ouvertes lorsque le refroidissement est prioritaire et peuvent être fermées temporairement pendant les activités sensibles au bruit.2
Le studio n'est pas parfaitement ventilé et parfaitement isolé au même instant. Il fonctionne comme une interface entre deux états.
La lumière doit elle aussi entrer sans ouvrir grand le studio. Des ouvertures contrôlées existent dans le mur extérieur, et des centaines de bouteilles de verre recyclées sont coulées dans le plafond pour apporter du jour sans transformer la pièce en grande baie ouverte.2
La leçon vaut au-delà de l'architecture : deux contraintes incompatibles peuvent être résolues en faisant changer l'objet d'état plutôt qu'en lui ajoutant une machine censée tout faire.
Après deux ans
Une coupe d'architecte convaincante ne dit rien de l'usage deux ans plus tard. Hassell a publié en juin 2026 un retour d'usage, environ deux ans après l'achèvement du centre.5
Le bâtiment accueille alors enseignement musical, répétitions, enregistrements, ateliers, célébrations et formations informatiques ou entrepreneuriales.5 Victor Aluonzi, responsable du programme musical, décrit le lieu comme un ensemble réunissant studio, classe de musique, auditorium et réservoir d'eau.5
Ce retour d'usage n'est ni un audit thermique ni un relevé hydrique. Il confirme autre chose : les espaces flexibles sont effectivement utilisés au-delà d'une unique fonction de représentation.
Cela compte pour juger les choix matériels. Une structure légère, des murs réparables et des espaces semi-ouverts ne sont pas seulement intéressants sur une coupe d'architecte s'ils continuent à supporter des usages différents une fois le projet livré.
Pas tout local
Réduire Bidi Bidi à « construire en terre » ferait perdre l'essentiel.
Le projet devient intéressant lorsque la terre n'est pas utilisée partout.
La terre reste là où le chantier peut la transformer avec peu d'énergie et où sa masse comme son empilement servent vraiment l'enveloppe, la lumière et l'acoustique. Puis elle s'arrête. Au-dessus, un toit d'acier préfabriqué prend en charge ce que la terre ne peut pas faire : grande portée, protection contre la pluie, ombre, collecte d'eau et support des canaux lumineux.
Même le bois local est refusé lorsqu'il cesse d'être une ressource raisonnable.
C'est moins romantique qu'un bâtiment prétendument sorti tout entier du sol voisin. C'est aussi beaucoup plus transférable.
La proximité géographique n'est donc qu'un critère parmi d'autres.
C'est celui dont l'usage local reste soutenable et dont les propriétés correspondent vraiment au travail qu'on lui demande.
