À Edegem, dans la périphérie d'Anvers, une maison régionale destinée à l'éducation à la nature abrite des arches construites avec environ 19 000 blocs de terre comprimée. Le bâtiment complète un ancien fort transformé en parc public, et sa matière n'a pas été commandée chez un fournisseur : les blocs ont été fabriqués pendant un atelier ouvert de trois semaines, puis 312 mètres carrés de mur isolant en chanvre-chaux sont venus compléter l'enveloppe pendant les deux semaines suivantes. Plus de 150 personnes ont participé à produire ces matériaux et à bâtir avec15.
L'architecte du projet, le cabinet bruxellois BC architects, n'a donc pas choisi cette matière sur un nuancier. Il a organisé sa fabrication : où la trouver, comment la transformer, qui forme les mains qui la mettent en place1.
C'est ce déplacement qui mérite attention, bien au-delà de l'architecture. Un métier défini depuis un siècle comme l'art de choisir des matériaux est en train de reprendre, sur quelques projets, le geste plus ancien de les produire. Trois pratiques européennes racontent comment, chacune à sa manière, et ce qu'elles découvrent en chemin : la production d'une matière, ça ne s'improvise pas entre deux plans.
Le nuancier et le champ
Pendant longtemps, faire de l'architecture a voulu dire spécifier. Le cabinet dessine, rédige des prescriptions, et la matière arrive sur le chantier avec sa fiche technique, produite par quelqu'un d'autre, quelque part en amont. Le métier a même bâti ses propres instruments pour ce geste : bases de spécification, catalogues, tiroirs d'échantillons. Le logiciel britannique NBS, par exemple, sert à décrire chaque élément d'un bâtiment en langage normalisé.
Material Cultures, cabinet londonien à but non lucratif mené par Paloma Gormley, Summer Islam et George Massoud, a commencé par retourner cet objet emblématique : la bibliothèque de matériaux. Chez eux, elle tient moins dans une salle que dans des caisses de supermarché en circulation permanente, une par projet actif. Summer Islam les appelle des « jeux de spécification vivants » : quand un client ou un consultant vient, on sort les échantillons et on les manipule pendant qu'on écrit3.

Mais la bibliothèque n'est que la partie visible. Le vrai travail se situe en amont, là où personne du métier ne va habituellement. « Nous essayons de démêler tout l'écosystème autour d'un matériau et l'économie politique qui l'alimente », explique George Massoud. D'où viennent les ressources, qui les transforme, comment elles arrivent jusqu'au chantier3.
Cette phrase décrit exactement le changement de métier. Spécifier revient à faire confiance à une chaîne qu'on ne voit pas. La produire soi-même oblige à la voir entièrement.
Ce travail de conviction n'est pas neutre non plus. Summer Islam le note : les clients viennent désormais vers eux parce qu'ils connaissent le type de travail du cabinet ; ce sont plutôt d'autres consultants — un économiste de la construction, par exemple — qu'il faut persuader d'envisager des matériaux alternatifs3. Et George Massoud de préciser la méthode : éviter les conversations cloisonnées, recadrer sans arrêt les choix de matière devant des interlocuteurs différents, sinon on refait indéfiniment la même conversation avec les mêmes convaincus3.
Vingt acres de mur
La démonstration la plus nette tient dans une maison de campagne de 100 mètres carrés, trois chambres. En 2019, à Margent Farm, une ferme expérimentale du Cambridgeshire qui développe des bioplastiques à partir de chanvre et de lin, Practice Architecture et Material Cultures livrent la Flat House — pensée dès le départ comme un prototype de construction préfabriquée en chanvre applicable à de plus grandes échelles d'habitat2.
Le principe : des caissons préfabriqués remplis de chanvre poussé sur 20 acres de la ferme elle-même, soit environ huit hectares. Les panneaux sont montés en deux jours2. Entre les deux dates, il y a toute une chaîne que le chantier de deux jours ne montre pas : moissonner, séparer fibre et chènevotte, formuler le remplissage, concevoir un caisson qui accepte cette matière, tester, recommencer.
L'équipe est aussi allée jusqu'au bardage. Le panneau de fibres de chanvre développé avec Margent Farm lie 60 à 70 % de cellulose à une résine sucrée fabriquée à partir de résidus agricoles — rafles de maïs, balles d'avoine, bagasse. Ondulé, il habille la façade de la maison, premier objet à le porter3.

Le chanvre n'est pas entré dans leur vocabulaire par dogme. Une amie agricultrice de Paloma Gormley lui avait suggéré cette plante comme bon isolant. Premier usage réel : un chantier auto-construit à Greenwich où les contraintes du site interdisaient tout échafaudage — monter une ossature bois, isoler depuis l'intérieur. « Le chanvre-chaux a répondu à tellement de problèmes », raconte-t-elle : des murs monolithiques performants thermiquement, capables de protéger l'ossature du feu, posés par des gens sans expérience de chantier3.
Ce que montre la Flat House, c'est une interface neuve entre agriculture et construction. Le panneau préfabriqué est l'objet qui permet à un champ de devenir un mur sans que le champ quitte son calendrier agricole, ni la maison son calendrier de chantier.
La terre excavée
À Bruxelles, BC architects a poussé la logique jusqu'à créer une structure dédiée. BC materials transforme des flux considérés comme des déchets : terres excavées des chantiers, résidus agricoles, gravats de démolition. Cinq activités s'enchaînent : développer des matériaux et conseiller leur usage, fabriquer du sur-mesure, concevoir et préfabriquer des systèmes constructifs, former entrepreneurs et artisans, et produire une marque de matériaux standards commercialisée sous le nom Léém4.
Leurs arguments de vente, tels qu'ils les assument eux-mêmes : des matières à faible carbone incorporé parce qu'elles ne demandent ni énergie intense ni combustibles fossiles pour être transformées ; une circularité qui rend les matériaux réversibles et réutilisables en fin de vie ; et un confort intérieur lié aux matériaux naturels non cuits, sans composés organiques volatils, qui régulent l'humidité4. Ce sont leurs affirmations commerciales, pas un audit indépendant — mais elles ont le mérite de dire ce que le produit doit prouver.
Une formule de leur page concept dit bien ce que cette approche change pour la transmission : les matières restent lourdes et leurs cultures locales, mais « notre savoir voyage léger »4. Le mélange traverse les frontières même quand la terre ne voyage pas.

Edegem reste leur démonstration publique la plus lisible : la terre d'argile locale devient structure, le chanvre-chaux devient enveloppe thermique, et le tout a été produit à ciel ouvert devant un public apprenant15.
Le détail le plus intéressant se trouve ailleurs : dans les crédits d'un projet qui n'est pas le leur. Pour le Lot 8 Design and Research Laboratory à Bruxelles, conçu avec Assemble et Atelier LUMA, BC materials apparaît au générique comme fabricant16. Une expertise née dans une agence d'architecture est devenue un rôle de fournisseur pour d'autres équipes. C'est exactement ce que signifie devenir producteur : exister comme maillon dans la chaîne de quelqu'un d'autre.

Un vocabulaire de béton
Troisième modèle, presque l'inverse. Studio Ossidiana ne cultive rien, ne presse aucune brique. Son terrain de jeu est le béton lui-même : changer les ingrédients, changer les proportions, redonner à un matériau que l'industrie a rendu gris et muet une partie de son expressivité. Le studio décrit cette recherche comme la création d'un nouveau vocabulaire de matière — pigments, pierres, sable et ciment combinés en ratios différents7.
Les Petrified Carpets en sont la série la plus connue : des « tapis » minéraux dont les couleurs, textures et finitions de surface varient avec chaque formulation. La recherche va plus loin avec Cast Soils, une collection qui emprunte au monde de l'horticulture et de la ferme : blocs de sel à lécher pour animaux, chanvre et charbon pour stocker du carbone, argile expansée pour le drainage, chaux en petite quantité comme liant, et des épices en remplacement des pigments minéraux pour la couleur. Des mélanges conçus comme des formes de sol — que l'on pourrait cultiver, transforme le studio7.
Et pour le pavillon Art Pavilion M à Almere, le studio a développé un terrazzo Surf and Turf intégrant coquillages locaux et granulats issus de l'horticulture environnante18.


Chez Ossidiana, produire du matériau fonctionne comme une langue : chaque projet ajoute des mots. La fabrication proprement dite reste confiée à des producteurs spécialisés1, mais la décision de formulation — ce qui entre dans le mélange et pourquoi — est restée dans le studio.
Remonter le fleuve
Ces trois pratiques ne font pas la même chose, et c'est précisément ce qui rend le mouvement lisible.
BC industrialise un territoire : flux de déchets régionaux en entrée, produits standards en sortie, formation des artisans comme activité commerciale4. Material Cultures intègre verticalement, du champ au panneau, et complète par de la recherche sur les politiques publiques et les filières315. Ossidiana garde la main sur le langage et délègue la fabrication1.
Ce qu'ils partagent : ils assument des étapes qui, normalement, se déroulent avant même qu'un projet de design existe. Trouver la ressource, mettre au point le mélange, tester les composants, organiser la fabrication1. Dans le vocabulaire du métier, ils remontent le fleuve.
Compter les mains
Revenons à Edegem, parce que les chiffres y disent quelque chose que les manifestes oublient. 19 000 blocs en trois semaines, cela fait environ 900 blocs par jour, avec plus de 150 participants1. Puis 312 mètres carrés d'enveloppe chanvre-chaux en deux semaines de plus1.
ArchDaily résume bien le saut qu'il faut franchir ici : passer d'un échantillon à un bâtiment pose des questions d'échelle, de constance, de fabrication et d'assemblage. Les dimensions du matériau se répercutent sur la structure, l'enveloppe, les finitions et la séquence de chantier ; sa production exige de l'équipement, du temps, et des gens qui savent1. Rien de tout cela n'apparaît sur une fiche produit.

Produire sa matière, c'est accepter cette arithmétique. Un mur commandé au fournisseur arrive avec des heures de travail déjà payées quelque part, invisibles. Un mur fabriqué par le projet expose toutes ces heures — et doit en plus garantir que le millième bloc ressemble au premier.
Cette constance dans la reproduction, c'est le cœur technique du sujet. Inventer un mélange est un travail de laboratoire ; le reproduire des milliers de fois par des mains différentes est un travail de transmission. C'est pourquoi la formation n'est pas chez BC materials un supplément d'âme mais une activité listée au même titre que la fabrication4, et pourquoi leurs ateliers continuent toute l'année — journées découverte de la terre, stages de pisé de deux jours4. Chez Material Cultures non plus, le savoir-faire ne reste pas dans l'agence : le cabinet consacre une part de son activité à construire des compétences dans des communautés et organisations13. Sa branche recherche cartographie l'impact foncier des matériaux biosourcés et les effets sanitaires des pratiques de construction — de quoi alimenter la suite du dossier avec des données plutôt que des intuitions13.
Pour un maker, la boucle est familière : qui fabrique sa pâte, son filament recyclé ou ses encres sait que la recette ne vaut que si elle survit à un changement de mains. Ces architectes redécouvrent cette loi à l'échelle du bâtiment.
La science, encore jeune
Reste à ne pas en affirmer plus que ce que la science soutient. Le chanvre-chaux est souvent présenté comme un matériau « négatif en carbone », et la littérature scientifique invite à la prudence sur ce point.
Une analyse de cycle de vie publiée fin 2024 chiffre l'empreinte du chanvre industriel à environ −1,72 kgCO₂e par kilo, mais conclut que la négativité carbone d'un mélange chanvre-chaux n'est atteinte qu'à partir d'environ 20 % de chanvre en poids, et seulement si l'on compte la recarbonatation de la chaux9. Autrement dit : le verdict dépend du dosage et de la méthode de comptabilité, pas du slogan.
Les ordres de grandeur disponibles donnent un stockage de l'ordre de 110 à 180 kg de CO₂ par mètre cube de chanvre-chaux selon les études, en tenant compte plus ou moins finement des émissions liées à la production de chaux, qui elles sont bien réelles10. La matière stocke ; la transformation en rejette ; le solde dépend du mélange. C'est moins sexy qu'une étiquette, c'est plus honnête.
Même prudence côté perception. Chaque projet de paille soulève les questions de rongeurs et de feu, constate Summer Islam, qui pointe une culture populaire bien responsable : « Ce conte de fées a beaucoup à répondre ! » Trois petits cochons a fait plus de dégâts à la paille que n'importe quel incendie. Selon elle, une paille densément tassée dans des systèmes préfabriqués ne laisse pas de cavité et résiste correctement au feu — mais le système de bardage paille trempé dans l'argile que développe le cabinet pour réduire le risque incendie est, précisément, encore en cours de test3. Le mot exact : encore.
L'exposition Homegrown, montée avec le Building Centre en 2023, avait donné un avant-goût de cette hybridation entre vieux savoirs et logique industrielle : un panneau de chaume préfabriqué à la taille d'une « carrée » de chaumier, l'unité du métier qui vaut cent pieds carrés soit environ neuf mètres carrés, réalisé par un maître chaumier à partir d'un hybride seigle-blé, avec une durée de vie annoncée de 30 à 70 ans11. Un matériau millénaire, mis en cassette, testé, daté. Ni nostalgie ni gadget : du développement de produit, avec un artisan au centre.
Le logiciel ne suit pas
Voici la contradiction la plus utile de tout ce dossier. Des cabinets savent désormais produire leurs matériaux ; l'infrastructure institutionnelle, elle, ne sait pas toujours les nommer.
Quand Material Cultures a étudié les filières d'une construction biosourcée potentielle au Royaume-Uni, le constat était « légèrement déprimant », dit Summer Islam : des manques de connaissance à chaque étage de la chaîne. Les logiciels de spécification comme NBS n'incluent pas certains de ces matériaux. Des normes ne les reconnaissent pas. Les réglementations ne jouent pas en leur faveur3.

Le contexte britannique donne la mesure de l'enjeu : la construction génère environ 60 % des déchets du pays, et 80 % des produits bois sont importés11. Produire localement de la matière constructive n'a rien d'un caprice de créateurs — mais la machine administrative qui devrait accueillir ces produits a été calibrée pour un siècle d'approvisionnement industriel.
Ironie relevée lors de l'exposition Homegrown au Building Centre de Londres en 2023 : ce lieu était à l'origine, il y a quatre-vingt-dix ans, le bureau des matériaux de l'Architectural Association. L'institution qui a accompagné la profession vers le catalogue accueille aujourd'hui une exposition qui propose d'en sortir12. La boucle historique est presque trop propre pour être vraie.
Les makers savaient déjà
Sortons de l'architecture. Ce qui se joue ici parle à quiconque fabrique quelque chose de ses mains.
Quand vous produisez votre matière, vous héritez de sa variance. Le lot de filament qui casse, l'argile qui rétrécit différemment selon l'humidité, l'encre qui change de teinte d'un brassage à l'autre : celui qui achète du standard délègue ce problème, celui qui fabrique l'affronte. Les trois pratiques décrites ici ont choisi l'affrontement, et leur réponse est la même partout : transformer l'intuition en recette, la recette en protocole transmissible, le protocole en formation4.
C'est la deuxième vie du geste artisanal dans un métier technologique. Pas le retour au passé — Massoud et ses collègues passent autant de temps sur des analyses de cycle de vie et des questions d'économie politique que sur des mélanges3. Mais la reconnaissance que dessiner un objet et savoir d'où vient sa matière ne sont plus deux métiers séparés par une chaîne d'approvisionnement opaque.
En mars 2026, le prix international de l'architecture du Royal Architectural Institute of Canada a distingué Material Cultures, saluant un « modèle de travail collectif » et une innovation matérielle portée par la recherche14. Quelques mois plus tard, le cabinet annonçait Tipping Point East : un site industriel de 20 000 mètres carrés dans les Royal Docks de Londres partagé avec Yes Make et Resolve Collective pour du réemploi de matériaux, de la construction bas carbone et de la formation15. De la bibliothèque de matériaux à l'échelle du quartier industriel, la trajectoire est cohérente.
Fabricant, au générique
Il reste un détail que j'aime dans cette histoire. Sur la fiche du projet Lot 8, parmi les architectes et les photographes, une ligne crédite BC materials comme manufacturer — fabricant6.
Ce mot a presque disparu des crédits d'architecture depuis que le dessin et la production se sont séparés. Il revient, porté par des gens qui ne l'ont pas demandé par nostalgie : ils tiennent des ACV, des essais feu, des dosages et des ateliers de formation. Ils ont juste constaté que la matière qu'ils voulaient n'existait pas encore, et que le seul moyen de la spécifier était de commencer par la faire exister.
La prochaine fois qu'un nuancier promet une teinte parfaite, il faut se souvenir d'Edegem : un mur peut commencer dans un champ, ou dans une pelle de terre excavée. Encore faut-il que quelqu'un veuille bien moissonner, tamiser et presser — et apprendre aux autres à faire pareil.
