Une céramique fendue après cuisson donne normalement deux choix assez ingrats : réparer la casse en essayant de la faire disparaître ou considérer que la pièce est perdue ; chez Tom Sachs, une troisième possibilité revient sans cesse, garder l’accident assez visible pour qu’il raconte encore comment l’objet a été fabriqué.

Dans l’exposition Furniture présentée à Salon 94 au printemps 2026, Designboom photographie des bols et fragments qui semblent sortis d’une cuisson difficile puis sauvés juste assez pour continuer d’exister. On voit des bords noircis, des fissures, des surfaces irrégulières et des réparations dont la gaze, le ruban ou les raccords restent exposés.4

Ce serait tentant d’en tirer une morale facile sur « la beauté de l’imperfection ». Le travail de Sachs est plus méthodique. Depuis plus d’une décennie, ses céramiques sont prises dans un système de répétition, de tri, de numérotation et d’usage où la réparation peut devenir une donnée supplémentaire du processus, au même titre que la forme ou l’émail.23

Rater utile

Sachs commence sérieusement la céramique autour de 2012, après un apprentissage intensif avec JJ PEET. Deux ans plus tard, PEET, Mary Frey, Pat McCarthy et Sachs exposent ensemble sous le nom Satan Ceramics.2

Le groupe ne présente pas la céramique comme une production solitaire et silencieuse ; la page historique de Sachs décrit au contraire un rituel hebdomadaire où les membres se retrouvent pour fabriquer, cuire et émailler, mais aussi pour manger, discuter et partager leur savoir.2

Le texte de 2014 insiste aussi sur « l’intégrité du matériau » et la « sincérité de l’objet ».2 Chez Sachs, cela rejoint une habitude déjà présente dans son mobilier et ses sculptures : vis, joints, coutures, adhésifs et décisions d’atelier ne sont pas nécessairement masqués quand l’objet quitte l’établi.14

La distinction compte, car la cuisson reste un procédé matériel qui produit ses propres écarts ; Sachs ne dessine pas nécessairement une fissure pour ensuite faire semblant de la réparer, tandis que ce qu’il contrôle ensuite est la décision de conserver, réparer, sélectionner ou écarter.

Réparer visible

Les images de Salon 94 rendent cette décision presque inconfortablement lisible. Designboom décrit des formes blanches fissurées « stitched back together » avec gaze, ruban et réparations apparentes ; ailleurs, un bol au bord noirci repose sur de petits pieds métalliques.4

Céramiques de Tom Sachs présentant fissures et réparations visibles
À Salon 94, les réparations ne cherchent pas toutes à reconstituer une surface homogène. Gaze, ruban, joints et différences de matière restent dans le champ visuel.designboom

Le geste est cohérent avec le mobilier autour. Dans Furniture, Salon 94 présente Sachs comme un « bricoleur » qui construit à partir de matériaux disponibles et laisse l’évidence de sa réflexion visible dans l’objet.1 Designboom note la même continuité entre les céramiques raccommodées et les Shop Chairs en contreplaqué dont les fixations et les assemblages sont exposés.4

Une réparation propre mais visible n’est donc pas une exception tolérée au milieu d’une œuvre supposée parfaite. Elle parle le même langage que la vis accessible ou le bord d’un panneau qui n’a pas été maquillé pour imiter une production industrielle sans auteur.

Cela change aussi la façon de lire le temps : une surface parfaite condense toutes les étapes précédentes dans un résultat final, alors qu’une réparation visible réintroduit un avant et un après dans le même objet, avec une forme, un accident, puis une décision de continuer.

Numéroter tout

Cette idée prend davantage de poids avec A Good Shelf, exposition de 2025 consacrée à une trentaine de céramiques de Sachs.3 La galerie explique que l’artiste fabrique régulièrement des chawans mais que la plupart ne quittent jamais l’atelier. Il en extrait un petit nombre de « heroes », retenus pour ce qu’il considère comme une forme de perfection dans l’imperfection faite main.3

Le critère peut concerner l’équilibre entre le pied et le bord, le placement d’un logo NASA ou, très concrètement, une réparation de fissure en résine particulièrement réussie.3

Ces bols sont en outre estampillés, numérotés et catalogués dans une pratique fondée sur la sérialisation, la répétition et la progression.3 Ce vocabulaire rapproche la céramique d’un journal d’atelier : chaque pièce n’est pas seulement un résultat, elle occupe une place dans une longue série d’essais.

Ensemble de céramiques exposées dans Furniture à Salon 94
La répétition transforme la vitrine en archive de variations. Les objets ne partagent ni une surface parfaite ni une forme identique, mais un même protocole de fabrication, de sélection et d’exposition.designboom

Cette méthode évite une confusion fréquente autour du fait-main : l’irrégularité ne gagne rien à être célébrée indistinctement, puisque Sachs fabrique beaucoup, trie, compare puis décide quelles traces méritent de rester dans la série publique.3

Même grammaire

Le retour de Satan Ceramics à Salon 94 en mai 2026 rend cette logique plus intéressante encore. Mary Frey, JJ PEET, Pat McCarthy, Luc Hammond-Thomas et Sachs réunissent à nouveau leurs pratiques céramiques pendant que Furniture occupe le bâtiment.14

Les œuvres de JJ PEET empêchent notamment de réduire l’exposition à une esthétique « Tom Sachs ». Designboom décrit des textures découpées, des cavités peintes et des formes qui passent entre vase, outil, ruine et accessoire.4 Le point commun n’est pas que tous les artistes produisent les mêmes accidents ; c’est qu’ils laissent l’argile continuer à montrer la pression, l’usage et le travail de la main.

Cette distinction évite aussi d’idéaliser la casse. Un défaut structurel sur un objet censé contenir un liquide reste un problème fonctionnel. Une pièce peut être trop détruite pour être utilisée, ou ne survivre que comme sculpture. Les sources de l’exposition ne publient aucun taux de rebut, aucun protocole mécanique et aucune règle qui dirait à partir de quel dommage un bol est récupéré ou abandonné.

Garder la preuve

Ce qui est réutilisable ici dépasse largement la céramique.

Un atelier peut chercher à effacer chaque correction jusqu’à ce que la fabrication paraisse n’avoir rencontré aucun problème. Il peut aussi conserver certaines traces lorsque celles-ci n’empêchent pas l’objet de fonctionner : bouchon de reprise, soudure, renfort, couture, pièce remplacée, annotation ou différence de matière.

Cette seconde méthode n’excuse pas le travail médiocre. Elle exige même de savoir distinguer le défaut dangereux, le défaut réparable et la trace informative. Chez Sachs, le tri des « heroes » montre justement qu’une imperfection ne gagne pas sa valeur par simple existence.3

Le bol réparé devient intéressant parce qu’il reste lisible : on voit ce que la matière a fait, où l’intervention humaine a repris le contrôle et pourquoi l’objet a été jugé assez bon pour continuer.

Dans une culture industrielle où la finition sert souvent à faire disparaître toute histoire de fabrication, ces céramiques prennent le chemin inverse et montrent le résultat avec la preuve qu’il a failli ne pas arriver.