Un bâton de randonnée est déjà un grand tube creux. TerraTactic a décidé de ne pas laisser ce volume tranquille.
Son Tactical Hiking Stick est formé de huit tubes en aluminium qui peuvent atteindre 54,4 pouces, soit environ 138 cm, une fois assemblés. À l’intérieur et aux extrémités viennent se ranger ou se monter une boussole, un sifflet, un ouvre-bouteille, un harpon, un tournevis, un couteau, un allume-feu, une corde et une scie à bois.12
La proposition paraît presque gratuite : puisque le bâton occupe déjà cette longueur, autant lui faire transporter ce que l’on aurait mis ailleurs dans le sac.
Sauf que la longueur n’est pas le seul coût d’un objet.
Pour atteindre certains outils, il faut dévisser le bâton.2 Pour changer sa taille, il faut retirer des sections.12 Et chaque tube qui sert de rangement fait aussi partie de la structure sur laquelle le marcheur prend appui.
La modularité résout donc un problème tout en en fabriquant trois autres : accès, masse et interfaces.
Huit tubes
TerraTactic vend le produit comme un « 15-en-1 », mais le chiffre est moins intéressant que son architecture.1
Le bâton n’a pas une grosse boîte à outils greffée sur la poignée. Son rangement est le manche. Les composants sont distribués le long de l’axe, dans une succession de sections filetées qui servent à la fois de corps, de réglage et de conteneur.1

Ce choix est efficace pour une raison géométrique très simple. Un bâton doit être long, mais il n’a pas besoin d’être plein. Une trousse, au contraire, ajoute un volume supplémentaire au sac. Le Tactical Hiking Stick essaie de superposer les deux fonctions dans le même encombrement général.
C’est exactement le genre de modularité qui semble évidente une fois dessinée. Mais empiler des fonctions dans un même composant signifie aussi qu’on ne peut plus optimiser chaque fonction indépendamment.
L’outil au milieu
Prenons l’allume-feu.
Dans une poche extérieure, il peut être accessible presque immédiatement. Dans un tube placé au milieu du bâton, il faut d’abord savoir où il se trouve, arrêter de marcher, dévisser les bonnes sections, récupérer l’outil, puis reconstituer l’ensemble avant de repartir.
Core77 résume cette contrepartie sans détour : le gain de rangement existe, mais l’accès impose de dévisser le bâton.2
L’ordre de rangement devient alors une décision de design.
Un sifflet d’urgence placé près de la poignée peut rester rapide à atteindre. Un outil utilisé une fois au camp peut vivre plus profondément dans l’assemblage. Si l’on inverse ces priorités, le rangement reste compact mais l’expérience devient absurde : le matériel le plus urgent est celui qui demande le plus de démontage.
Un objet modulaire ne se juge donc pas seulement au nombre de pièces qu’il remplace. Il se juge aussi au nombre d’opérations nécessaires pour passer de la fonction principale à la fonction secondaire.
Les raccords
Le produit rend ses filetages visibles dans les photos commerciales. TerraTactic les présente comme le mécanisme qui permet d’assembler rapidement les tubes et d’ajuster la hauteur.1

Mécaniquement, ce choix ajoute forcément des interfaces à une pièce qui, dans sa forme la plus simple, pourrait être continue. Cela ne signifie pas que le bâton est fragile. TerraTactic affirme au contraire une construction en aluminium durable et garantit les défauts de fabrication, y compris certaines défaillances structurelles en usage normal.1
Mais la fiche ne publie ni essai de flexion, ni charge admissible, ni mesure de jeu au niveau des raccords. Nous ne pouvons donc pas transformer « huit tubes » en conclusion sur la résistance.
Le bon constat est plus modeste : la modularité déplace une partie du problème de conception vers les joints. Leur serrage, leur usure, leur tolérance et leur capacité à ne pas prendre de jeu deviennent aussi importants que le matériau des tubes.
Ce n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle. Un brevet américain publié en 2015 décrivait déjà un bâton de randonnée constitué de plusieurs parties réunies par des couplages, avec différents accessoires interchangeables fixés au manche.4 TerraTactic combine le principe avec davantage de rangement axial, mais n’invente ni le bâton segmenté ni le bâton multi-outil.
Le poids absent
La fiche produit promet « zero extra weight » parmi les avantages du système.1
Puis elle omet le poids du produit.
Core77 remarque exactement la même absence.2 Au 24 août 2026, la page TerraTactic donne la matière, les huit tubes et la longueur maximale, mais aucun poids total permettant de comparer le bâton avec un modèle de randonnée ordinaire.1
Le slogan peut être compris charitablement : si le marcheur avait prévu d’emporter couteau, scie, corde et allume-feu de toute façon, les intégrer au bâton n’ajoute peut-être pas de masse à l’inventaire complet. Cela ne signifie évidemment pas que ces outils ne pèsent rien ni que le bâton lui-même a la masse d’un modèle simple.
Et la répartition de cette masse compte aussi.
Une revue scientifique publiée en 2023 a rassemblé plusieurs études sur l’usage sportif des bâtons. Dans les travaux étudiant spécifiquement la masse, des bâtons plus lourds n’ont pas montré de différence nette de VO₂, de fréquence cardiaque ou d’effort perçu, mais ils ont augmenté l’activation du biceps brachial ; une des expériences comparait notamment des bâtons de 240, 300 et 360 g.3
Ce résultat empêche les deux caricatures. On ne peut pas dire que quelques dizaines de grammes supplémentaires rendent automatiquement le bâton épuisant. On ne peut pas non plus déclarer la masse sans importance. Sur un objet levé et reposé à chaque cycle de marche, le poids et surtout sa distribution doivent donc rester mesurables et comparables.
Quinze en un ?
Le « 15-en-1 » pose un autre petit problème de comptabilité.
La fiche actuelle énumère huit tubes, un sac de rangement, puis une boussole, un sifflet, un ouvre-bouteille, un harpon, un tournevis, un couteau, un allume-feu, une corde d’urgence et une scie à bois.1 Selon la manière de compter les fonctions des accessoires ou du bâton lui-même, on peut certainement atteindre quinze.
Mais la page ne fournit pas une table « fonction 1 à 15 » qui permettrait de vérifier ce décompte.
Ce n’est pas un défaut structurel du produit. C’est simplement une bonne raison de ne pas faire du nombre la thèse de l’article.
Le design est plus intéressant que son score marketing.
Un long tiroir
Le Tactical Hiking Stick transforme finalement un objet linéaire en long tiroir structurel.
C’est une stratégie que l’on pourrait appliquer ailleurs : manches d’outils, pieds de mobilier, cadres tubulaires ou objets de transport possèdent parfois du volume intérieur inutilisé. Y stocker un accessoire permet de gagner de l’encombrement ailleurs.
Mais le bâton montre très bien la condition de cette idée : le volume caché n’est pas gratuit dès qu’il appartient aussi à la structure.
Il faut décider comment on l’ouvre, combien d’interfaces on accepte, ce que l’on met le plus près de la main, quelle masse on ajoute et ce qui se passe quand l’utilisateur veut retrouver la fonction principale après avoir sorti un outil.
La meilleure question n’est donc pas « combien d’objets peut-on cacher dans ce bâton ? »
C’est : combien de modularité peut-on ajouter avant que le rangement commence à gêner le bâton ?
