Vu de face, SPOKE ressemble au CD d'un groupe indépendant des années 1990 : disque brillant, pochette cartonnée, tracklist au dos.1 Le détail qui change tout se compte en trous. Vingt-sept, percés autour du disque, chacun entouré d'un ovale de cuivre. Ce ne sont pas des décorations. Ce sont les touches.
Branché en USB-C, le circuit se présente à l'ordinateur comme un contrôleur MIDI. Chaque pastille joue une note, chaque note allume sa NeoPixel, et l'attribution par défaut — une pentatonique — se modifie dans le code.1 Le site accompagne la carte de visualiseurs, d'une table harmonique de cent polygones et d'un sampler qui puise dans les milliers de sons de Freesound.org. Et comme la carte se fait passer pour un contrôleur MIDI standard, n'importe quel synthé ou DAW la reconnaît.1
Tout cela est agréable. La partie intéressante est ailleurs. Le RP2040 qui fait tourner la carte n'a aucun circuit dédié à la détection tactile. Aucun. Le doigt est détecté entièrement par logiciel : des charges, des décharges, des comptages.
Une puce sans doigt
Beaucoup de microcontrôleurs embarquent un périphérique tactile. Le RP2040, non. Sur un Raspberry Pi Pico, faute de support matériel, toutes les broches GPIO peuvent devenir des entrées tactiles à une condition : une résistance d'environ 1 MΩ entre la broche et la masse.2
Toute la méthode se lit dans le code source de touchio, la bibliothèque tactile de CircuitPython. La broche est poussée à l'état haut pendant une dizaine de microsecondes pour charger sa capacité, puis basculée en entrée haute impédance. Reste à compter, dans une boucle d'attente active, le temps qu'elle met à se vider à travers la résistance, autour de 50 µs au repos. Plusieurs mesures sont moyennées pour réduire le bruit, et le seuil se cale au démarrage sur la lecture brute : × 1,05, plus cent.3
Poser un doigt ajoute la capacité du corps au circuit. La décharge ralentit. Le comptage dépasse le seuil, la note part. Pas de capteur spécialisé : un chronomètre logiciel.
Vingt-sept broches
Tom Fox, éducateur, maker et musicien britannique derrière Vulpes Labs,11 raconte la naissance du projet simplement. En construisant des installations musicales interactives, il tombe sur l'astuce de la résistance unique. « C'était tellement ridiculement simple que j'ai tout de suite essayé sur les 26 GPIO disponibles, en m'attendant à des problèmes de seuils et de sensibilité. Je me suis trompé. Ça marchait parfaitement », écrit-il sur la page du projet.4
La carte finale pousse l'idée jusqu'au dernier GPIO utile : GP1 à GP25, GP28, et même la broche normalement dévolue à la surveillance de tension, board.VOLTAGE_MONITOR, soit vingt-sept entrées tactiles.5 Les deux ports Qwiic / STEMMA QT, qui servent à brancher des capteurs supplémentaires, grignotent d'ailleurs quelques pastilles au passage. Le budget de broches ne pardonne pas.1
Du kit à l'instrument
SPOKE existe en deux formes. La carte complète, vendue 33,33 £ hors TVA chez Pimoroni, se branche telle quelle : 27 pastilles, 27 NeoPixels, connecteurs JST-SH pour étendre le câblage, matériel et firmware open source.6 Le kit SPOKE-mini, 20,83 £, demande un après-midi de fer à souder : un PCB nu, un Raspberry Pi Pico H à loger au centre, et 26 résistances de 1 MΩ à souder dans leurs emplacements R1 à R26.7
Il y a quelque chose de satisfaisant dans cette liste de composants. C'est exactement le circuit d'application de touchio, celui des exemples de la documentation, répliqué vingt-six fois autour d'un Pico.3 Le matériel ne cache rien parce qu'il n'y a rien à cacher, et le firmware s'édite dans un simple fichier code.py, avec n'importe quel éditeur de texte ou depuis les dépôts du projet.8
Côté usage, pas besoin de DAW ni d'IDE pour commencer : les outils web du site suffisent à jouer, sampler, enregistrer sa voix au micro ou recâbler les notes.1 La carte sait aussi se faire clavier, avec une lettre par pastille, manette pour Minecraft, périphérique OSC ou série.1
Dessiner le toucher
Le toucher capacitif s'étend à tout ce qui conduit un peu. Cuivre adhésif, fil et tissu conducteurs, encre graphitée, traits de crayon bien appuyés, fruits piqués de pinces crocodile. Le site liste même les coquillages doublés de papier aluminium, avec l'avertissement que les plantes restent moins fiables que les légumes.9 Après chaque greffe, le bouton Reset recalibre les seuils.1
Le parcours du projet ressemble à celui de beaucoup de bonnes idées de bricolage : une page Hackster en juin 2024, une campagne de financement participatif début 2025,11 une page Innovation Award à son nom sur le site de la MIDI Association en juillet 2025, où Fox souligne qu'une seule puce fait aujourd'hui le travail qui demandait autrefois un circuit de détection séparé,10 des méduses chantantes installées au Victoria and Albert Museum à l'automne,12 puis le kit mini chez Pimoroni en juin 2026.
Ce que vaut la carte en main, sa latence réelle, sa tenue dans la durée, son comportement dans une salle humide : personne ne l'a mesuré publiquement, et nous non plus. Ce qui est déjà démontré, en revanche, tient en une phrase : l'interface n'est pas posée sur le circuit imprimé, elle en est la géométrie. Les ovales de cuivre décident où le toucher existe, et une résistance de 1 MΩ suffit à en inventer d'autres.
