Dessiner une forêt sur une carte est beaucoup plus facile que faire pousser une forêt.

Replantio commence pourtant exactement par ce geste. On ouvre une vue satellite, on trace une parcelle, et le navigateur transforme ce polygone en une série de questions : quel climat règne ici, quel est le pH du sol, quelles espèces sont considérées comme natives, lesquelles supporteraient ces températures et cette pluie, à quelle vitesse pourraient-elles grandir, combien de carbone un peuplement pourrait stocker ?12

L'interface donne une sensation grisante de contrôle. Un terrain réel, souvent difficile à lire autrement qu'en hectares et coordonnées, devient quelque chose que l'on peut manipuler.

C'est aussi précisément l'endroit où il faut ralentir.

Replantio est un projet open source extrêmement récent de Guilherme David. Son propre README le décrit comme un outil de screening : il doit réduire une énorme liste d'espèces à une shortlist défendable, pas remplacer une visite du site ni le travail d'un forestier.2

Cette phrase est probablement la partie la plus importante du logiciel.

Parce qu'entre « cette espèce semble compatible avec le climat de la parcelle » et « plantez cette espèce ici », il y a encore une forêt entière de détails.

Un polygone devient une pile de données publiques

Replantio n'a pas de backend applicatif. L'essentiel se passe dans le navigateur. Quand une zone est dessinée, le programme calcule son aire, puis utilise son centroïde comme point de référence pour récupérer plusieurs couches de données.2

Pour le climat, le code actuellement en ligne interroge l'archive Open-Meteo sur dix années complètes, de 2015 à 2024. Il récupère chaque jour la température moyenne et minimale, les précipitations, le rayonnement solaire, l'humidité relative et la couverture nuageuse, puis agrège ces séries en normales mensuelles côté client.26

Pour le sol, une requête SoilGrids fournit notamment le pH de surface. La pente et l'orientation viennent d'un petit échantillon autour du terrain dans un modèle numérique d'élévation Copernicus. Le pays sert ensuite à filtrer les espèces natives, tandis que GBIF peut apporter un indice supplémentaire lorsqu'une espèce possède des occurrences enregistrées dans les environs.278

Ce montage est intéressant en lui-même. Une application statique parvient à donner l'impression d'un outil géospatial assez riche en assemblant des services et bases ouvertes plutôt qu'en reconstruisant tout un système SIG côté serveur.

Et le projet ne masque pas complètement l'origine de ses chiffres. Le panneau de résultats nomme ERA5, SoilGrids et GBIF. Le dépôt documente les transformations. On peut ouvrir scoring.js et voir la fonction qui décide qu'une espèce vaut 0,63 plutôt que 0,41.2

Cette inspectabilité change beaucoup de choses. Elle permet aussi de voir où commencent les simplifications.

Le score n'est pas un oracle botanique

Le cœur de Replantio est adapté d'EcoCrop, la base et le modèle développés par la FAO pour relier des espèces cultivées à leurs exigences environnementales.3

Pour chaque espèce, EcoCrop conserve des enveloppes : températures absolues acceptables, plage optimale, précipitations, pH, parfois durée de cycle et autres traits. Replantio transforme ces bornes en fonctions trapézoïdales. Dans la zone optimale, le facteur vaut 1. À mesure que le site s'approche de la limite absolue, le score descend vers 0.2

La combinaison suit une logique de facteur limitant. Une espèce peut adorer la température et détester la pluie locale : le meilleur facteur ne compense pas automatiquement le mauvais. C'est une bonne manière de résister à la tentation du grand score moyen qui ferait disparaître une incompatibilité fondamentale.

Le projet ajoute ensuite plusieurs adaptations pour les plantes pérennes. La température est évaluée sur une fenêtre de saison de croissance plutôt que de condamner un arbre tempéré parce que son hiver est froid. Un garde-fou vérifie aussi le régime annuel. Le gel est testé contre les seuils disponibles, et Replantio ajoute même une pénalité de photopériode calculée depuis la latitude.2

Ce n'est donc pas un formulaire qui compare trois nombres dans un if.

Mais la sophistication du calcul ne rend pas ses entrées plus précises qu'elles ne le sont.

La FAO elle-même présente EcoCrop comme un moyen de couvrir un très grand nombre d'espèces à partir d'exigences environnementales relativement simples. Sa documentation souligne aussi le revers de cette largeur : pour de nombreuses espèces, les exigences disponibles restent sommaires parce que la littérature est limitée.34

Une formule très propre appliquée à une connaissance approximative reste une approximation très propre.

Le centroïde est pratique. Le terrain, lui, n'a pas lu le code

Le détail le plus utile pour comprendre Replantio est peut-être géométrique.

Tu peux dessiner une grande parcelle irrégulière. Sa surface est bien calculée à partir du polygone. Mais le climat et le sol principal sont évalués autour de son centroïde.2

Pour un petit terrain uniforme, ce raccourci peut être parfaitement raisonnable. Pour une vallée qui monte sur un versant, une parcelle coupée par une rivière ou quelques centaines d'hectares traversant plusieurs sols, le point central devient une abstraction beaucoup plus brutale.

Le dépôt le reconnaît sous le terme de « scale honesty ». Le climat ERA5 utilisé est de l'ordre de plusieurs kilomètres de résolution. SoilGrids travaille à une échelle de centaines de mètres. Le modèle d'élévation est plus fin mais reste loin d'un relevé terrain. Replantio affiche le rayonnement, l'humidité, les nuages, la pente et l'exposition, mais ne les injecte pas tous dans le score parce que les enveloppes EcoCrop n'offrent pas les traits nécessaires pour le faire proprement.2

C'est une décision saine.

Il aurait été très facile de multiplier les variables pour donner au résultat une apparence plus scientifique. Le logiciel fait parfois l'inverse : « je possède cette donnée » ne signifie pas « je sais comment l'utiliser pour prédire la réussite de cette espèce ».

Le microclimat réel reste encore ailleurs. Une poche d'air froid au fond d'une pente, une ombre persistante, une brume côtière, l'humidité conservée par un couvert existant ou une exposition au vent peuvent modifier énormément un site sans être résumés par le pixel climatique du centroïde.

Un écran peut afficher six décimales de latitude. La plante, malheureusement, continue de vivre dans la boue.

« Native ici » est déjà une simplification géographique

Replantio essaie de rendre la restauration plus responsable en privilégiant par défaut les espèces natives lorsque l'information est disponible.2

La source est la World Checklist of Vascular Plants de Kew. WCVP fournit une taxonomie expertisée et des distributions géographiques structurées par régions botaniques TDWG.5

C'est beaucoup mieux qu'un champ native: true ajouté à la main.

Mais le passage de ces régions à un bouton « native here » crée une nouvelle simplification. Le dépôt l'explique franchement : une espèce amazonienne peut être classée native du Brésil, puis apparaître comme native sur une parcelle du sud du pays alors que sa distribution naturelle réelle est très loin. Certaines régions TDWG couvrent plusieurs pays. Quelques micro-États peuvent hériter de l'étiquette d'une région plus vaste.2

Autrement dit, « native dans ce pays » n'est pas « écologiquement locale à ce kilomètre carré ».

Pour la restauration, cette différence est énorme. L'origine génétique des semences, les communautés végétales déjà présentes, la connectivité avec les fragments voisins ou le rôle d'une espèce dans cet écosystème particulier ne sont pas des détails décoratifs.

Replantio peut faire une première coupe dans la liste. Il ne peut pas décider tout seul ce que signifie restaurer ce lieu.

Un point GBIF n'est pas un certificat de plantation

Le logiciel ajoute un autre signal plutôt malin : vérifier si GBIF possède des observations de l'espèce à proximité de la zone.28

Voir qu'une espèce a réellement été observée à quelques dizaines de kilomètres est plus tangible qu'une simple compatibilité théorique de température.

Mais là encore, l'usage du signal compte davantage que son existence.

Une occurrence GBIF peut documenter une population naturelle, une plantation, une espèce introduite ou une observation dont le contexte écologique n'a rien à voir avec la parcelle étudiée. L'absence de données peut aussi signifier « personne n'a bien inventorié cette zone », pas « l'espèce ne pousse pas ici ».

Replantio l'utilise comme couche de preuve supplémentaire, pas comme règle absolue. C'est la bonne hiérarchie.

On commence à voir un motif : chaque source transforme l'incertitude d'une façon différente.

EcoCrop dit « les conditions générales semblent compatibles ». WCVP dit « cette espèce est considérée native dans cette région botanique ». GBIF dit « quelqu'un a enregistré cette espèce par ici ». SoilGrids dit « ce pixel de sol a probablement ces propriétés ». Aucune source ne dit seule : « plantez 842 individus sur ce versant et revenez dans vingt ans ».

La partie la plus séduisante est aussi la plus fragile : voir pousser le futur

Une fois une espèce choisie, Replantio peut la faire grandir à l'écran.

La hauteur suit une courbe de Chapman-Richards. Le diamètre est dérivé de la hauteur avec un ratio de forme. La biomasse tropicale utilise une équation issue de Chave et collègues, les classes tempérées des équations de Jenkins. Le carbone applique ensuite des facteurs IPCC. Le peuplement part d'une densité de 1111 tiges par hectare, suppose 85 % de survie, corrige l'arbre moyen par rapport à la courbe dominante et plafonne la biomasse aérienne à 200 tonnes par hectare.2

La précision apparente devient soudain très forte. Un arbre se dessine, son houppier s'élargit, des tonnes de CO2 équivalent apparaissent.

Il faut regarder le commentaire situé quelques lignes plus haut dans le code : le modèle est par classe, pas par espèce.2

Les 2039 espèces présentes dans la version que nous avons inspectée ne possèdent pas chacune une courbe de croissance mesurée localement. Elles sont rangées dans six grandes familles de comportement : tropical ou tempéré, puis croissance rapide, moyenne ou lente. Le dépôt explique que ces classes sont attribuées par heuristiques de genre et peuvent être éditées.2

C'est suffisant pour fabriquer un ordre de grandeur visuel. Ce n'est pas une projection sylvicole d'une parcelle réelle.

Le carbone amplifie encore cette distinction. Une équation de biomasse peut être scientifiquement établie tout en devenant très incertaine lorsqu'on lui fournit un diamètre lui-même dérivé d'une courbe générique, puis qu'on multiplie le résultat par une densité et un taux de survie fixes.

Le chiffre final peut être utile pour comparer des scénarios au sein du modèle. Il serait beaucoup plus dangereux de le lire comme une quantité de carbone promise par le terrain.

Le logiciel a déjà commencé à simuler le climat de 2045

La version en ligne contient aussi un aperçu du futur.

Elle peut interroger l'API climatique d'Open-Meteo pour la période 2040-2049 et signaler une espèce dont le score tomberait sous le niveau « suitable » dans ce scénario.2

Le geste est pertinent. Planter un arbre aujourd'hui consiste précisément à choisir un organisme qui devra encore supporter le site dans plusieurs décennies.

Mais ce module utilise actuellement un modèle climatique précis dans le code inspecté. Un scénario unique n'est pas une distribution d'incertitude. Pour un outil de screening, le prochain pas logique serait moins de produire une prédiction encore plus précise que de montrer comment la shortlist change selon plusieurs modèles et hypothèses.

C'est une différence de design importante.

La mauvaise interface de prévision donne un nombre.

La bonne interface montre ce qui reste stable quand on change les hypothèses, et ce qui s'effondre immédiatement.

Pourquoi cet outil peut être utile malgré toutes ces critiques

À force d'énumérer les simplifications, on pourrait conclure qu'il faut supprimer le bouton et appeler directement un écologue.

Ce serait absurde aussi.

Un professionnel ne commence pas son travail avec une connaissance infinie de toutes les plantes de la planète. Il filtre, consulte des bases, compare le climat, écarte des incompatibilités évidentes, regarde ce qui pousse autour, visite le terrain, puis affine.

Replantio automatise une partie du début de cette chaîne.

Sa version inspectée contient plus de deux mille espèces. Même une réduction imparfaite vers quelques dizaines d'options compatibles peut économiser énormément de recherche. Le logiciel rend aussi visibles les raisons d'un mauvais score : température, pluie, pH, gel ou photopériode. Cela permet de discuter le résultat plutôt que de recevoir une recommandation opaque.2

C'est probablement là que l'outil est le plus fort : comme machine à poser de meilleures questions avant la visite.

Pourquoi cette espèce est-elle écartée ? Pourquoi une autre paraît-elle robuste ? Quel facteur devient limitant ? Est-elle réellement native de cette sous-région ? Existe-t-il des observations voisines ? Comment la compatibilité change-t-elle avec le climat futur ?

Le modèle ne décide pas. Il prépare la conversation.

Une carte peut rendre l'incertitude manipulable

Les outils de création ont une qualité particulière lorsqu'ils transforment un problème abstrait en objet que l'on peut toucher.

Un logiciel de CAO transforme des dimensions en forme. Un séquenceur transforme le temps en blocs que l'on déplace. Replantio essaie de faire quelque chose de comparable avec un terrain, des espèces et plusieurs décennies de croissance.

La collision est intéressante parce que la restauration écologique résiste beaucoup plus à la simulation qu'une pièce mécanique.

Une forêt n'est pas seulement une somme d'arbres compatibles avec une température moyenne. C'est une histoire de sol, d'eau, de compétition, de succession, de perturbations, de provenance, d'animaux, de champignons, de pratiques humaines et d'années où le climat ne respecte pas la normale.

Un bon outil de planification ne peut pas supprimer cette complexité. Il peut seulement choisir quelle partie rendre visible sans mentir sur le reste.

Pour l'instant, Replantio fait quelques choix assez intelligents : il publie son modèle, cite ses couches de données, montre certaines variables sans les scorer lorsqu'il ne sait pas les relier proprement aux espèces, et écrit noir sur blanc qu'un forestier reste nécessaire.2

Le risque vient de l'interface elle-même. Plus la carte est belle, plus le chiffre est net, plus la simulation de croissance semble concrète, plus il est facile d'oublier que l'on regarde une hypothèse.

C'est un problème qui dépasse largement les arbres.

Nous allons utiliser de plus en plus d'outils capables de prendre des données publiques, quelques modèles et une interface excellente pour transformer un domaine complexe en recommandation manipulable. Agriculture, énergie, architecture, santé du bâtiment, climat local : le même mécanisme revient.

La question à poser n'est pas seulement « est-ce que le modèle est scientifique ? ».

Il faut aussi demander : à quel moment l'outil cesse-t-il d'être une carte pour commencer à ressembler à un ordre ?

Replantio est encore suffisamment jeune pour que cette frontière puisse bouger. Le meilleur avenir du projet n'est probablement pas celui où son score devient assez impressionnant pour remplacer une expertise. C'est celui où il devient assez transparent pour rendre cette expertise plus rapide, plus documentée et plus facile à discuter.

Tracer la forêt peut prendre dix secondes. Le logiciel est utile s'il nous aide surtout à comprendre pourquoi le prochain geste doit encore avoir lieu dehors.