Un QR code de bonne taille peut contenir quelques kilo-octets. Une chanson de deux minutes pèse facilement plusieurs mégaoctets. À première vue, imprimer une chanson sur une feuille de papier ressemble donc à une idée condamnée par l’arithmétique.

Makestreme part précisément de cette incompatibilité. Dans Paper Tunes, son morceau de 2 min 07 occupe environ 2,9 Mo sous forme MP3. Le projet utilise ensuite EnCodec pour le représenter sous une forme beaucoup plus compacte, autour de 21 Ko dans cette expérience.1

Même après cela, un QR code ne suffit toujours pas. Le fichier est découpé en huit fragments, imprimés sous forme de huit codes, puis réunis sur une sorte de cassette en papier.1

Le résultat est amusant. L’idée derrière est meilleure : le projet ne gagne pas en stockant plus de données dans du papier. Il gagne en décidant que la chanson n’a plus besoin d’être représentée comme avant.

Ce qui tient dans les QR codes n’est pas le MP3

EnCodec est un codec audio neuronal publié par Meta AI Research.2 Plutôt que conserver directement les échantillons audio ou les blocs d’un MP3, le modèle encode le signal dans une représentation discrète compacte qui peut ensuite être décodée pour reconstruire l’audio.

Paper Tunes exploite cette propriété de façon volontairement extrême. Le projet indique passer de son MP3 de 2,9 Mo à environ 21 Ko de données encodées.1

Ce ratio ne doit pas devenir une promesse générale d’EnCodec. Il s’agit du morceau et des réglages utilisés dans ce prototype, avec la perte de qualité que le choix implique. La vraie expérience consiste à demander : jusqu’où peut-on dégrader la représentation tout en conservant quelque chose que l’on reconnaît encore comme la chanson ?

Le papier arrive seulement après cette décision.

C’est important parce que le titre facile serait « il stocke une chanson dans un QR code ». Non. Il change d’abord la chanson en une donnée suffisamment petite pour qu’une poignée de QR codes deviennent un support plausible.

Le support physique est presque la dernière étape du problème.

Huit QR codes deviennent une cartouche

Le projet découpe les quelque 21 Ko en huit parties. Chaque partie reçoit un identifiant, puis chaque fragment est encodé dans son propre QR code.1

Une application peut scanner les huit codes, vérifier leur ordre, reconstruire la donnée et la transmettre au décodeur. Le papier devient alors un support de stockage sans électronique : pas de mémoire flash, pas de batterie, pas de connecteur.

Bien sûr, la feuille ne joue rien toute seule. Il faut une caméra, un logiciel de reconstruction et le modèle capable de décoder la représentation. Une cassette audio traditionnelle contient elle-même une forme analogique directement exploitable par une machine relativement simple ; Paper Tunes dépend d’une pile informatique beaucoup plus lourde.

C’est justement ce qui rend l’objet intéressant plutôt que nostalgique.

La matérialité du support est minimale, tandis que la complexité de lecture est déplacée vers un ordinateur généraliste. Le QR code n’est pas une cassette moderne. C’est un morceau de données qui profite de l’existence universelle de caméras et de logiciels capables de le lire.

LoRa ajoute un deuxième chemin, indépendant du papier

Makestreme ne s’arrête pas à la cassette. Le prototype ajoute une liaison LoRa entre deux ESP32 équipés de modules REYAX RYLR998.1

Un premier ESP32 conserve les données compressées dans son stockage LittleFS. Le second demande le fichier, reçoit les fragments par radio, puis les transmet à un PC. Le programme Python reconstitue et décode la musique.1

Hackaday a résumé le projet comme une manière de stocker des morceaux sur papier et de les diffuser hors ligne par LoRa.3 Il faut séparer les deux mécanismes : le QR et LoRa sont deux transports différents pour la même représentation compacte.

C’est une distinction utile pour les projets offline. Lorsque le fichier est petit, le choix du canal devient beaucoup plus libre. On peut l’imprimer, l’envoyer lentement par radio, le copier dans une mémoire minuscule ou l’échanger par un autre support peu pratique pour des mégaoctets.

Le vrai multiplicateur n’est donc pas LoRa. C’est la réduction de la donnée en amont.

Compresser change ce qu’un support peut être

Nous pensons souvent le stockage à partir des capacités disponibles : cette carte fait 128 Go, ce réseau transporte 100 Mbit/s, ce QR contient quelques Ko.

Paper Tunes renverse la question. Quelle représentation faudrait-il inventer pour que cette capacité ridicule devienne suffisante ?

Cette manière de raisonner a une longue histoire. Les jeux vidéo ont fait tenir des mondes dans quelques kilo-octets en générant des motifs. Les formats audio et vidéo ont remplacé des données brutes par des modèles de perception et de redondance. Ici, un codec neuronal pousse la logique assez loin pour qu’un morceau puisse être distribué comme huit carrés imprimés.

Le prototype est plein de compromis. La qualité audio est sacrifiée. Le décodeur est beaucoup plus complexe que le support. Le système n’est pas une alternative pratique à Spotify ni même à une clé USB.

Mais en tant qu’objet de création, il donne une idée très propre : un nouveau codec ne réduit pas seulement un fichier. Il peut rendre possibles des supports qui semblaient absurdes avec l’ancienne représentation.

Une feuille de papier n’a pas appris à stocker davantage. La chanson, elle, a appris à prendre beaucoup moins de place.