En août 2019, Open Source Ecology a réduit l’intégralité de son wiki à un fichier de 2,96 Go. Une archive au format ZIM, copiable sur une carte SD, lisible sur n’importe quel téléphone Android équipé du lecteur libre Kiwix. L’annonce officielle résumait l’ambition sans détour : les « plans pour une civilisation » disponibles hors réseau, sur un téléphone acheté dans le commerce.1

Ce wiki n’a rien d’une vitrine. Les nomenclatures, les fichiers CAO, les instructions de montage et les généalogies de versions des cinquante machines du Global Village Construction Set y vivent, du tracteur à la presse à blocs de terre comprimée.1

La partie intéressante arrive sept ans plus tard. Le wiki, lui, a continué d’exister : 15 075 pages de contenu, 18 218 fichiers téléversés, 329 129 modifications cumulées.6 Mais la copie hors ligne la plus récente qu’on puisse télécharger publiquement est toujours celle d’août 2019. Une deuxième archive a bien été fabriquée en 2021. Son lien officiel ne fonctionne plus, et le lien de secours renvoie aujourd’hui une erreur 404.2

Ce fichier raconte au passage quelque chose d’utile sur la documentation des projets matériels ouverts. Une copie ne survit pas parce qu’elle a été créée. Elle survit quand quelqu’un l’a posée quelque part qui ne dépend pas du projet.

La mémoire des machines

Le LifeTrac II, tracteur open source à chenilles d’Open Source Ecology, dans un champ
Le LifeTrac II photographié pour le wiki en 2010 : l’un des objets que ces milliers de pages prétendent faire reconstruire par quelqu’un d’autre, ailleurs, sans jamais voir l’atelier d’origine.Open Source Ecology Wiki

Le Global Village Construction Set est le pari fondateur d’OSE : cinquante machines industrielles censées suffire à démarrer une vie décentralisée. Sur le papier, chacune doit être reproductible par quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds dans l’atelier du Missouri. Cette promesse repose entièrement sur le wiki : nomenclatures précises, fichiers CAO, procédures de montage, historique des versions.1

Le degré d’avancement varie énormément d’une machine à l’autre. Le graphique de complétion publié avec l’annonce fait tout tenir sur une seule image : l’imprimante 3D, la micro-maison et la presse à blocs de terre vers 100 %, le tracteur autour de 75 %, et une bonne moitié du catalogue encore sous les 25 %.1

Dans un projet open source matériel, cette documentation n’accompagne pas le produit : elle est le produit. Une presse à blocs de terre dont le wiki disparaît redevient une machine anonyme, sans plans ni historique de réparation.

IRZ a déjà raconté comment OSE transforme cette documentation en outil pédagogique à sa Future Builders Academy, où les étudiants doivent documenter chaque geste de chantier. La copie hors ligne défend l’autre bout de la même logique : protéger la matière première du projet contre la panne du serveur.

Interdit aux robots

La solution naïve consisterait à aspirer le site avec un outil quelconque. L’équipe elle-même documente le mur : le wiki OSE « n’est pas écrit pour être aspiré », avec un robots.txt restrictif, des protections contre les attaques par déni de service et des ressources matérielles limitées. Aucun grattoir existant ne se règle assez finement pour rester poli.2

La parade tient en deux temps.

D’abord restaurer une sauvegarde complète du wiki (dump SQL et arborescence de fichiers) sur un serveur privé, soigneusement tenu à l’écart d’Internet. Ensuite gratter cette copie locale, à la vitesse voulue, sans jamais marteler le vrai serveur.2

La manœuvre est une opération d’administration système de bout en bout. Il faut l’accord de l’administrateur, et la page met en garde : une sauvegarde de MediaWiki transporte des informations sensibles, mots de passe de base de données compris. Même le nom du fichier final est imposé, sur le modèle osewiki_en_all_AAAA-MM.zim, parce que l’application Android ignore les fichiers qui sortent de ce format.2

La page conseille aussi un contrôle chiffré de fin de course : compter les pages et les images aspirées, puis comparer au décompte officiel du wiki pour mesurer ce que la copie a raté.2

Boucle fermée

Pour transformer la copie locale en ZIM, OSE a choisi Zimmer, un outil en Node.js qui découpe le wiki en HTML statique puis emballe le tout, images recompressées en option pour gagner de la place.4 Le choix n’a rien d’esthétique : les grattoirs standards de l’écosystème MediaWiki exigent des dépendances lourdes, Parsoid et Redis en tête, hors de portée d’un petit wiki hébergé à l’économie. Zimmer se contente de Node et tolère de vieilles versions du moteur de MediaWiki.4

Le ZIM est un format ouvert pensé pour stocker des sites entiers sous forme compressée, Wikipédia en tête de file. Son lecteur le plus connu, Kiwix, existe depuis 2006 pour exactement cette raison : lire Wikipédia sans Internet, née entre un prototype de kiosque hors ligne à Bamako et une mère sans connexion en France rurale. L’association, basée à Lausanne, estime que plus de la moitié de la population mondiale n’a toujours pas d’accès fiable au réseau.5

L’archive d’OSE a été fabriquée par Christian Rupp, développeur du projet, avec une vidéo explicative à l’appui.1 Le geste tient en une commande, l’idée derrière est plus grosse : mettre la documentation d’un atelier du Missouri dans la poche de quelqu’un qui n’a ni fibre ni 4G.

Sept ans après

L’état des lieux d’août 2026 tient en quelques lignes.

La première archive, celle d’août 2019, est toujours téléchargeable sur Internet Archive : 2,96 Go, un torrent en bonus, licence CC BY 4.0 explicite.3 C’est la seule.

La deuxième, datée d’avril 2021, a suivi un chemin plus révélateur. La page wiki qui la référence admet que le lien officiel « ne fonctionne pas pour des raisons inconnues » et renvoie vers le cloud personnel d’un développeur.2 Vérification faite ce 25 août 2026 : ce lien de secours répond désormais une erreur 404. Le dépôt Zimmer, lui, n’a plus enregistré la moindre modification depuis avril 2021.4

Même la bibliothèque officielle de Kiwix, qui héberge des centaines de contenus hors ligne, ne propose aucun ZIM d’Open Source Ecology. Son catalogue a été consulté le jour de publication de cet article.

Ce qui survit

Un projet qui se protège contre la perte de savoir a donc vu ses propres liens pourrir. Ce n’est pourtant pas l’ironie le détail le plus utile ici.

Ce qui a survécu, c’est la copie déposée chez un tiers. Internet Archive n’appartient pas plus à OSE que le serveur du wiki, mais le fichier y a été versé avec une licence claire et un torrent, et il fonctionne toujours. Les liens maison, eux, ont lâché : la page de téléchargement du wiki, puis le cloud personnel.

Deuxième leçon, moins confortable. Une copie non synchronisée devient une source fausse. Un bricoleur qui suit l’archive de 2019 pour reproduire une machine mise à jour depuis risque d’exécuter une procédure abandonnée, sans aucun moyen de le savoir depuis son champ. La question de la synchronisation des versions se pose concrètement depuis la première archive, et la tentative de 2021 reste la dernière réponse connue.2

En attendant un ZIM à jour, le projet vit donc avec un paradoxe sans drame. Le wiki en ligne est vivant mais dépend d’un serveur maintenu par une poignée de personnes : neuf contributeurs actifs le mois dernier, pour quinze mille pages.6 La copie hors ligne est robuste mais figée à l’été 2019.

La seule version qu’on puisse mettre dans une poche a sept ans de retard.