Au siège de Notion, le détail le plus parlant tient dans un morceau de sol. Pas dans la bibliothèque, le mobilier en bois ou le vocabulaire Craftsman choisi par Interior Architects.
Quand les aménagements des anciens locataires ont été déposés, des sols en marbre Columbia sont réapparus sous le linoléum.1 Le nouveau plan de bureaux ne retombait pas exactement sur leurs limites. IA aurait pu chercher une pierre proche, prolonger le motif et effacer la différence.
IA a choisi de rendre l'écart visible : le manque a été complété en bois.1
Le raccord reste visible. L'ancien et le nouveau cessent de faire semblant d'avoir été dessinés ensemble.
C'est une règle de projet plus intéressante que le style de l'ensemble.
Le brief a bougé
Au départ, Notion demandait un espace « clean and light » et peu de détails traditionnels.1 Puis le chantier a commencé à enlever les couches accumulées par les précédents occupants, dont Uber.
Sous ces couches apparaissent des matériaux et des éléments que le brief initial n'avait pas vraiment anticipés : marbre, fenêtres à guillotine en bois, escalier intérieur en bronze, anciens plateaux de bar stockés au sous-sol et quelques objets datant de la Prohibition.1
Le bâtiment lui-même est ancien. Le Monadnock Building, au 685 Market Street, date de 1907 et compte dix étages.3 Son portail de gestion le décrit comme un immeuble historique de style Beaux-Arts ; Brookfield rappelait déjà lors de son acquisition en 2013 qu'il avait subi une restauration et rénovation complète à la fin des années 1980.34
IA n'entrait donc pas dans une coquille intacte de 1907. Le projet devait composer avec un bâtiment déjà plusieurs fois transformé.
Cette chronologie est plus importante que l'étiquette stylistique. Le Craftsman n'est pas une ambiance choisie sur Pinterest puis appliquée au bâtiment. Il devient un langage intermédiaire trouvé après la découverte des couches anciennes.
Ne pas refaire du faux vieux
Interior Architects décrit un vocabulaire Craftsman assez retenu : arêtes franches, détails simples, cerisier teinté sur les soubassements, certains plafonds et l'escalier vers le café privé.1
Le projet aurait pu prendre une direction beaucoup plus littérale : reproduire les moulures anciennes, fabriquer un faux décor de 1907, ou à l'inverse neutraliser le tout derrière des surfaces contemporaines uniformes.
Le projet prend une troisième direction.
Les éléments anciens gardent leur propre matérialité. Les nouveaux éléments ont la leur. Ils sont coordonnés, mais pas déguisés.
Le raccord marbre-bois condense cette logique dans un détail qu'un autre chantier aurait facilement classé comme défaut à corriger.
Dans beaucoup de rénovations, on cherche à faire disparaître ce genre d'écart. Ici, l'écart devient une information : le plan a changé.
Réemployer sans musée
On retrouve ce principe ailleurs dans le siège.
Des plateaux de bar retrouvés au sous-sol ont été transformés en rails de bar debout.1 Des objets datant de la Prohibition ont été conservés et exposés. Une portion d'un ancien plan du bâtiment a été encadrée. Une fenêtre coupe-feu a été placée de manière à cadrer l'escalier intérieur historique en bronze.1
Aucun de ces gestes ne cherche à reconstituer un état d'origine hypothétique.
Ils traitent plutôt l'existant comme une réserve de contraintes, de pièces et d'histoires.
C'est une différence importante pour le réemploi. Réemployer ne signifie pas nécessairement conserver un objet dans sa fonction d'origine. Un ancien plateau peut devenir un appui. Une fenêtre peut servir à fabriquer une vue. Un plan ancien peut devenir un document exposé plutôt qu'un guide à reproduire.
Le chantier se rapproche alors d'un montage : garder, déplacer, recadrer, ajouter.
Le bureau doit quand même fonctionner
La préservation n'était pas le seul objectif. Notion utilise ses bureaux de San Francisco comme de vrais espaces de travail et demande actuellement à ses équipes de se retrouver sur site trois jours par semaine.2
Dans le projet présenté par Dezeen, cinq niveaux accueillent postes de travail, espaces de détente, salle de formation, bibliothèque et café privé.1 Des rideaux peuvent fermer temporairement certaines zones ; l'aménagement privilégie aussi des espaces communs plutôt qu'une accumulation d'équipements individuels.1
Cette contrainte d'usage empêche l'ensemble de virer à l'exercice de conservation pure.
L'intérêt du projet tient à cette double obligation : préserver des traces et fabriquer un bureau qui fonctionne aujourd'hui. Il doit maintenir des traces tout en construisant un bureau contemporain suffisamment flexible pour une entreprise qui travaille en présentiel plusieurs jours par semaine.2
La couture comme méthode
Pour un petit projet, le raccord du marbre est plus facile à réutiliser que toute la palette Craftsman.
Lorsqu'un nouvel assemblage rencontre quelque chose d'ancien, trois options reviennent souvent : remplacer, imiter ou montrer la jonction.
Montrer la jonction reste pourtant une option rarement assumée.
Elle permet de conserver davantage de matière sans exiger une copie parfaite. Elle évite aussi de faire croire que les différentes parties appartiennent à la même époque ou au même système constructif.
Le principe dépasse le sol : il vaut pour un meuble réparé, une façade reprise, une machine modifiée ou un objet dont la pièce d'origine n'existe plus.
Un bon raccord ne doit pas toujours disparaître.
Parfois, le raccord sert précisément à raconter ce qui a changé.