Le titre tient presque tout seul dans la tête : un cookie fait de plastique. C’est aussi la mauvaise image mentale.

Le PET compte vraiment, mais pas sous sa forme familière. SIU commence par broyer les bouteilles puis les traite avec eau, oxygène, chaleur et pression. La levure n’entre en scène qu’une fois le polymère remplacé par un mélange de molécules plus petites et assimilables.13

Les levures n’arrivent qu’après ce démontage. Elles récupèrent une partie du carbone et en refont biomasse, protéines ou molécules utiles. Puis la recette redevient très ordinaire : amidon, fibres et édulcorant sont encore ajoutés avant l’extrusion 3D.1

L’impression est donc la dernière forme donnée au produit. Elle n’est ni le recyclage du PET, ni la transformation qui rend son carbone alimentaire.

Lahiru Jayakody tient un prototype de cookie µBites dans un laboratoire de Southern Illinois University
Le prototype visible est l’aboutissement d’une chaîne chimique puis biologique. L’imprimante 3D n’intervient qu’après ces conversions.Russell Bailey / SIU Communications

Enlever la bouteille

Oublions donc l’imprimante un instant. La machine décisive au début de la chaîne est un réacteur.

SIU appelle le procédé oxidative hydrothermal dissolution, ou OHD. Développé par le géologue Ken Anderson, il utilise eau, oxygène, température élevée et pression pour casser des matières difficiles — ici du PET, mais aussi des tiges et feuilles de maïs et d’autres biomasses — en molécules carbonées solubles et accessibles aux microbes.13

Le verbe « transformer » fait disparaître cette plomberie avec une efficacité admirable. Pourtant, tout se joue dedans.

Une levure n’attaque pas une bouteille entière comme un petit Pac-Man de laboratoire. Le déchet est d’abord réduit mécaniquement puis chimiquement jusqu’à devenir un feedstock liquide. C’est cette matière intermédiaire qui entre dans le bioréacteur.3

Le principe dépasse µBites. La revue 2026 de l’équipe SIU décrit le bio-upcycling comme une chaîne où l’on libère d’abord des monomères ou petites molécules, avant d’envoyer leur carbone vers des voies métaboliques choisies. Le plastique ne devient « réservoir de carbone » qu’à travers cet enchaînement contrôlé.6

Chaîne en quatre étapes montrant PET et biomasse, dissolution hydrothermale, métabolisme par levures puis pâte alimentaire et impression 3DDire que la bouteille « devient » un cookie compresse plusieurs procédés. Le PET est d’abord transformé en feedstock carboné, puis ce carbone est métabolisé avant la formulation alimentaire. Illustration IRZ d’après ACS et SIU

Programmer les levures

En 2026, l’équipe essaie aussi de faire produire aux microbes autre chose que la masse protéique.

L’abstract décrit trois levures considérées par l’équipe comme adaptées à l’alimentation : Saccharomyces boulardii, Saccharomyces cerevisiae et Rhodosporidium toruloides.2

Une souche de S. cerevisiae est modifiée pour fabriquer de la vanilline à partir d’acide férulique issu de biomasse végétale. Une autre piste utilise R. toruloides. Par évolution adaptative en laboratoire, l’équipe améliore sa capacité à consommer de l’éthylène glycol, un composé provenant de la déconstruction du PET, et à produire du β-carotène, précurseur de vitamine A.2

Voilà où le PET réapparaît de façon mesurable : une partie de son carbone nourrit une voie qui aboutit notamment à un pigment et nutriment. Pas au cookie entier.

Cette précision rend aussi visibles les ingrédients qui viennent encore d’ailleurs. Fibres, amidon et édulcorant sont ajoutés à la recette ; l’équipe espère seulement, à terme, les faire produire eux aussi par des microbes.1

Le cookie 2026 est donc hybride : carbone récupéré de déchets, biomasse et molécules issues de fermentation, plus ingrédients alimentaires conventionnels.

Imprimer en dernier

À ce stade seulement, l’imprimante revient dans l’histoire.

La pâte est chargée dans une imprimante alimentaire et extrudée couche par couche pour donner une portion et une géométrie régulières. La communication ACS indique ensuite une cuisson ou finition au micro-ondes.1

L’imprimante apporte surtout répétabilité, portion et géométrie. Rien dans les sources ne suggère qu’elle soit nécessaire à la conversion du carbone. Son rôle est géométrique et opérationnel, pas métabolique.

C’est un piège fréquent lorsqu’un projet combine biotechnologie et fabrication numérique : l’étape visuellement la plus spectaculaire devient le verbe principal du titre. Ici, le travail difficile arrive en amont, dans le contrôle du feedstock, des contaminants, des souches, des rendements et des molécules produites.

Petits cookies µBites imprimés en 3D présentés par Southern Illinois University
Le cookie rend le procédé visible, mais sa forme est la dernière étape. Le cœur technique se trouve dans la déconstruction du déchet et la conversion microbienne.Russell Bailey / SIU Communications

Puis les sources se contredisent sur un détail plutôt important : qui a réellement goûté quoi ?

En mai 2024, SIU disait avoir testé un prototype µBites pour des paramètres de sécurité et de nutrition, puis conduit une analyse sensorielle avec des humains. L’université rapportait un score global de 6,5 sur 9 sur l’échelle hédonique, avec 7,33 pour l’arôme et plus de 5 pour couleur, forme et texture.3

Le communiqué ACS d’août 2026 dit pourtant que l’équipe attend une approbation institutionnelle pour réaliser des tests de goût. Il indique que l’arôme a été évalué et que des participants se disent prêts à manger le produit dans des situations à ressources limitées.1

Les sources ne disent pas pourquoi ces deux états coexistent. Formulation différente ? Nouveau protocole ? Nouvelle approbation ? Impossible de trancher. On sait seulement qu’un prototype a été goûté en 2024, et qu’on ne peut pas transférer automatiquement ce score à la formulation 2026 enrichie en vanilline et β-carotène.

Et surtout, les résultats 2026 sont présentés sous forme de communication de congrès et d’abstract ACS, pas comme une étude expérimentale peer-reviewed détaillant tout le protocole.2

Le mot « sûr » utilisé par l’équipe reste donc une affirmation de prototype. Ce n’est pas une autorisation générale de mise sur le marché d’aliments issus de PET.

NASA, première phase

Le badge NASA demande lui aussi un peu de rangement.

µBites a bien été sélectionné en Phase 1 du Deep Space Food Challenge de NASA en 2021. Dix-huit équipes américaines ont alors reçu chacune 25 000 dollars, dont µBites à Carbondale.4

Mais les listes officielles des étapes suivantes racontent aussi la suite : µBites ne figure pas parmi les équipes de Phase 2 ni parmi les gagnants finaux de Phase 3.5

Le projet actuel descend donc d’un concept récompensé par le challenge NASA. Ce n’est pas un système alimentaire choisi pour une mission spatiale, encore moins un produit qualifié pour le vol.

L’histoire est moins prestigieuse, mais plus concrète : 25 000 dollars de Phase 1 ont aidé à lancer un travail qui continue après la compétition.

Compter les conversions

µBites reste un prototype avec des questions très terrestres : quel coût énergétique pour l’OHD, quel rendement sur des déchets réels et hétérogènes, quelles étapes de purification, quelles garanties toxicologiques, quel cadre réglementaire, quel goût, et à quelle échelle le procédé cesse-t-il d’être raisonnable ? La littérature récente sur le bio-upcycling place justement intégration du procédé, énergie, économie, robustesse des souches et séparation aval parmi les barrières à résoudre avant le passage industriel.6

Le projet donne malgré tout une règle de lecture très pratique pour ce genre d’annonce.

Quand un titre dit que A devient B, compter les transformations entre les deux.

Ici, la bouteille perd d’abord sa forme et son polymère. Son carbone devient feedstock, passe par le métabolisme de levures, rejoint des ingrédients ajoutés, puis finit dans une pâte que la machine façonne.

Ce n’est pas moins étonnant que « manger du plastique ».

C’est simplement beaucoup plus intéressant.