Le mot « autoconstruction » donne facilement une image fausse des Microbrigadas cubaines. On imagine une famille dessinant puis bâtissant son propre logement. Le programme lancé au début des années 1970 fonctionnait autrement : le lieu de travail formait l'équipe de construction.12
Dans une usine ou un bureau, quelques salariés quittaient temporairement leur poste pour le chantier. Ces microbrigadistas continuaient à recevoir leur salaire habituel pendant qu'ils apprenaient à construire. Leurs collègues restés à l'usine ou au bureau absorbaient le travail laissé vacant afin de maintenir la production.23
Poser les blocs ne donnait pourtant aucun droit automatique sur l'appartement terminé. Il pouvait être attribué par l'assemblée du collectif à un autre travailleur, selon le besoin de logement et les critères de mérite en vigueur.23
Le récit des « citoyens bâtisseurs » s'arrête trop tôt. Les Microbrigadas séparaient trois pouvoirs que l'on confond facilement : qui construit, qui reçoit, et qui conçoit.
Le chantier commence au bureau
Kosta Mathéy décrit le principe formulé publiquement en 1970 : quelques travailleurs sont libérés de leurs tâches normales pour rejoindre une brigade de chantier ; ceux qui restent doivent garantir le niveau de production de l'unité.2
Le collectif de travail entier se retrouve alors impliqué dans la production du logement, même à distance du chantier. Celui qui construit contribue directement au chantier. Celui qui reste à son poste contribue en reprenant une partie du travail absent. L'effort collectif ne se limite pas au béton.
Le dispositif change rapidement d'échelle. Mathéy comptabilise en 1978 plus de 1 100 équipes, environ 30 000 brigadistas et 82 000 logements achevés.2 La concentration est particulièrement forte à La Havane, avec des ensembles comme Altahabana, Reparto Eléctrico, San Agustín, Cotorro et Alamar.2
Impossible de déduire de ces chiffres que la méthode battait une construction professionnelle en efficacité. Ils montrent en revanche que le principe est sorti du projet pilote pour devenir une véritable filière de production.
Construire, pas dessiner
Le mot « participation » mérite alors une deuxième découpe. Une étude de Dania González Couret sur un demi-siècle de logement social cubain résume très clairement la division du travail : la population participait à la construction des bâtiments, mais pas à leur planification et à leur conception.3
L'État apportait les projets urbains, les types constructifs et l'assistance technique. ArchDaily rappelle également la présence d'architectes, ingénieurs et maîtres d'œuvre chargés de superviser les sites et de former une main-d'œuvre non professionnelle.1
La participation s'arrête principalement au bord de la fabrication. Les brigadistes pouvaient acquérir des savoir-faire de maçonnerie, plomberie, électricité ou menuiserie, mais ils n'arrivaient pas sur une parcelle vide avec la mission de décider collectivement de la forme du quartier.
Cette division du travail aide aussi à comprendre la répétition des ensembles. À la fin des années 1970, Mathéy décrit surtout des immeubles standard de quatre ou cinq étages sans ascenseur.2 González Couret parle de bâtiments semi-préfabriqués réalisés avec des technologies assez traditionnelles pour ne pas exiger une main-d'œuvre hautement qualifiée.3
La standardisation réduisait ce qu'un nouveau constructeur devait apprendre avant de produire. Le coût de cette facilité se retrouve dans la variété architecturale.
Alamar à répétition
Alamar, à l'est de La Havane, est devenu l'image la plus connue de cette période. ArchDaily le décrit comme l'un des grands territoires remodelés par les Microbrigadas, avec des blocs préfabriqués, écoles, commerces, espaces verts et équipements de quartier.1
À Alamar, l'ambition dépasse clairement l'appartement pris seul. Il participait à la fabrication de quartiers entiers.
Cette facilité de répétition laisse aussi une critique durable dans le paysage. Mathéy mentionnait déjà la monotonie urbaine et les tentatives de la compenser par la couleur des façades et les espaces verts.2 Des analyses plus récentes du logement cubain reviennent sur les problèmes de qualité spatiale et environnementale de certaines productions des Microbrigadas, en particulier lors de la relance des années 1980 dans des tissus urbains plus complexes.5
Le système résout donc bien un problème de capacité de travail. Il ne résout pas automatiquement celui de la qualité urbaine.
Apprendre en construisant
Les non-professionnels ne travaillaient pas pour autant seuls. Mais leur présence transformait la formation et la supervision en ressources de chantier à part entière.
Dans un témoignage rétrospectif publié par Havana Times, Eduardo N. Cordoví raconte des journées très longues, l'apprentissage progressif de métiers de chantier et aussi les erreurs possibles lorsque des ouvriers improvisés interprétaient mal les plans ou contournaient une difficulté pour tenir une date de livraison.4
Un témoignage personnel ne transforme évidemment pas chaque défaut raconté en propriété du programme entier. Il donne en revanche une idée très concrète du compromis : transformer rapidement des employés de bureau, mécaniciens ou infirmières en main-d'œuvre de construction crée des compétences, mais aussi des risques de qualité qui demandent un encadrement constant.
Le résumé « mobilisation populaire » masque facilement ce déplacement de charge. Libérer un salarié pour le chantier signifie que quelqu'un d'autre doit maintenir l'activité qui finançait son salaire. La Microbrigada fonctionne parce que ce transfert de travail est organisé institutionnellement.
Qui reçoit ?
L'attribution réserve une autre surprise. Les logements terminés sont distribués parmi les travailleurs du lieu d'origine selon le besoin et le mérite ; Mathéy insiste sur l'absence de priorité automatique pour les membres de la brigade.2
González Couret formule le même principe : les assemblées de travailleurs attribuaient les logements à ceux qui les nécessitaient ou les « méritaient » le plus, qu'ils aient ou non participé à l'exécution.3
On est donc loin d'une coopérative où chaque ménage construit directement son propre futur logement. Le bénéficiaire fait partie d'un collectif qui produit du logement ; il ne possède pas nécessairement une relation individuelle entre ses heures de chantier et un appartement précis.
Ce système avait aussi une limite structurelle. Mathéy note que l'allocation par les lieux de travail excluait certaines personnes ayant de grands besoins de logement mais sans emploi régulier, l'une des critiques qui accompagnent le ralentissement du mouvement à la fin des années 1970.2
Sortir le logement du marché ne fait donc pas disparaître la question de l'accès. Elle déplace simplement les critères et l'institution qui tranche.
Le ralentissement
À la fin des années 1970, le premier cycle des Microbrigadas s'essouffle. Les autorités considèrent alors que des brigades professionnelles et des systèmes industrialisés pourraient produire plus efficacement et avec une meilleure qualité.2
Mathéy liste plusieurs tensions : productivité discutée, rémunérations différentes entre brigadistes et ouvriers professionnels, réticence croissante des entreprises à libérer leur personnel, et mécanisme d'attribution attaché à l'emploi régulier.2
Le remplacement par des brigades étatiques industrialisées n'apporte ensuite pas tous les gains espérés. Le programme est relancé à partir de 1986, avec de nouvelles formes et davantage d'attention aux interventions dans les quartiers existants.25
La relance de 1986 n'est pas une copie carbone du début des années 1970. Les objectifs, l'organisation et les contextes urbains évoluent. L'expérience elle-même apprend qu'une méthode conçue pour répéter des blocs en périphérie ne se transpose pas directement à la réparation d'une ville ancienne.
Ce qui voyage
Mathéy concluait en 1989 que le modèle complet était étroitement lié au contexte social cubain et difficile à transférer tel quel ailleurs.2 C'est probablement la meilleure manière de le lire aujourd'hui.
Importer « les Microbrigadas » comme une recette prête à l'emploi aurait peu de sens. Leur fonctionnement dépendait d'employeurs capables de détacher des salariés tout en continuant à les payer, de collègues reprenant le travail, d'un État fournissant projets et assistance, et d'un système d'allocation sans marché immobilier classique.
Ce qui se transpose mieux, c'est l'habitude de séparer les couches du problème.
Un projet de logement collectif peut demander qui fournit le travail. Puis, séparément, qui contrôle le dessin. Puis qui reçoit le résultat. Puis qui absorbe le coût du temps consacré à construire.
Les Microbrigadas ont répondu très radicalement à la première question, de manière institutionnelle à la troisième, et beaucoup plus centralement à la seconde.
C'est précisément pourquoi elles restent intéressantes : elles montrent qu'un chantier peut être profondément collectif sans que l'ensemble de l'architecture le soit automatiquement.
