Designboom a choisi un titre sans beaucoup de conditionnel : Studio Lievito transforme du marbre-déchet en mobilier urbain modulaire.1 Sur les images de Marmifere, l’idée tient immédiatement debout : de gros volumes minéraux deviennent des assises, des parois d’escalade et des tunnels, avec tout un vocabulaire qui renvoie aux carrières de Carrara.
Il suffit pourtant de poser une question assez banale, « d’où vient ce bloc ? », pour que la documentation devienne beaucoup moins précise. Le projet s’inspire bien des ravaneti, ces énormes amas de matériaux laissés par l’extraction, et Designboom parle aussi de « recycled marble ».1 Les pages du musée de Carrara et de l’exposition Arredo Urbano, elles, décrivent la pierre apuane et le marbre de Carrara sans donner de filière, de carrière ou de lot de rebut dont proviendrait la matière.23
Peut-être s’agit-il bien de marbre récupéré ; les sources consultées ne permettent simplement pas de le vérifier. C’est un détail assez gênant lorsque le mot recyclé porte une partie du récit.
Le mot de trop
Marmifere a remporté en 2025 l’un des trois prix internationaux White Carrara consacrés au mobilier urbain.4 Cet été, le mudaC expose le travail de Studio Lievito avec ceux d’Eduardo Baroni et d’Angelo Mammoliti jusqu’au 13 septembre.2
Au musée, il ne faut pas imaginer ces blocs déjà déployés dans les rues. La Nazione décrit, pour chacun des lauréats, une planche, une vidéo et un modèle physique à l’échelle ; lors de l’annonce des gagnants, la municipalité parlait encore d’une réalisation future avec les entreprises du territoire, avant installation dans la commune.34 Entre la maquette et le mobilier définitif, on peut encore changer de fournisseur, de dimensions de blocs et même de catégorie de pierre.

C’est là que le mot recyclé devient exigeant : il ne décrit plus seulement une forme ou une référence au paysage, il dit quelque chose de l’histoire physique de la pierre.
Plusieurs déchets
À Carrara, parler de « déchet de marbre » comme d’un matériau unique brouille déjà plusieurs réalités.
Une étude publiée en 2024 sur le bassin de Carrara distingue les éclats blancs, les éclats sombres, les blocs fracturés ou défectueux, les dalles concassées et plusieurs fractions fines.5 Sur les données 2012–2017 citées par les auteurs, déchets et débris représentaient en moyenne 73,7 % de tout le matériau extrait ; pour 2020, environ 2,1 millions de tonnes sur 2,8 millions extraites entraient encore dans cette grande catégorie.5
Mettre ces 2,1 millions de tonnes dans la même case est pratique pour une statistique, beaucoup moins pour fabriquer un objet. Un bloc fracturé peut encore être trié, retaillé et rester un bloc ; la marmettola issue de la coupe est une matière fine, dont l’étude mesure notamment la forte teneur en carbonate de calcium et pour laquelle elle examine des usages comme charge dans le papier, les peintures, les polymères ou des matériaux de construction.5 Le projet STONE du CNR s’est justement intéressé à ces boues de pierre, y compris celles du marbre de Carrara, avec des pistes qui vont des panneaux à la fabrication additive.6
Avant de calculer quoi que ce soit sur le trajet de la pierre, il manque un renseignement très terre à terre : quel déchet ?
La forme tient
La forme de Marmifere, elle, est beaucoup mieux racontée.
Le premier module de Marmifere reprend la silhouette érodée des ravaneti. Une face est creusée pour devenir une assise inclinée ; l’autre reçoit des prises d’escalade en plastique recyclé. Une cavité traverse le volume et fait référence aux tunnels de l’ancienne Ferrovia Marmifera, le réseau qui descendait le marbre des montagnes vers la ville. En alignant plusieurs modules, ces ouvertures deviennent un petit tunnel continu pour les enfants.1
Le second module emprunte plutôt aux gradins de carrière. Les niveaux produisent plusieurs hauteurs d’assise, tandis que la paroi arrière et la cavité prolongent le jeu.1
Le paysage extractif devient ainsi une grammaire d’usage : la pente sert à s’allonger ou grimper, les gradins à s’asseoir, le tunnel à traverser. Le projet est plus intéressant comme ça que s’il s’était contenté d’habiller un banc avec une texture de carrière ; ce qui reste à établir, c’est le passage de cette filiation formelle à une filiation matérielle.
La taille décide
Un projet de Lucia Massari, présenté onze ans plus tôt, donne un bon point de comparaison parce que le rebut y modifie réellement la fabrication.
En 2015, Lucia Massari a travaillé avec l’entreprise Mandruzzato Marmi & Graniti sur la collection Marbleabilia. La source des morceaux est explicite : des chutes de marbre de Carrara et d’onyx laissées par des commandes de plans de travail, lavabos ou pierres tombales, qui auraient sinon fini broyées en gravier.7
Massari envoyait des dessins et des préférences de couleur, puis l’atelier interprétait le projet avec les chutes disponibles ; le stock décidait donc en partie de l’apparence de chaque pièce.7 C’est le renseignement qu’on aimerait retrouver pour Marmifere. Si les futurs modules sont taillés dans des blocs rejetés, dimensions, fissures et qualité de ces blocs devraient peser sur le dessin, le tri et la quantité de pierre retirée. S’ils sont finalement produits dans des blocs marchands et ne reprennent des ravaneti que la forme, le projet reste parfaitement lisible, mais son histoire matérielle est différente.
La trace manque
Pas besoin d’inventer une blockchain du marbre, Dieu merci. Une fiche un peu précise pourrait déjà dire d’où vient le bloc, s’il était classé comme rebut d’extraction, chute d’atelier ou pierre commerciale, puis indiquer ce qu’il en reste après taille et si cette spécification sera conservée pour les pièces destinées à la rue. Même le point de départ du transport, carrière, transformateur ou stock ancien, changerait la lecture du projet.
Ces questions ne permettent évidemment pas de conclure que Studio Lievito utilisera du marbre neuf : elles décrivent seulement ce qui manque aux sources publiques que nous avons pu vérifier. Le projet est encore présenté par maquette et documents de conception ; la municipalité veut ensuite passer à une réalisation avec la filière locale, moment où cette information peut très bien apparaître.34
Si Marmifere finit réellement taillé dans les rebuts qu’il représente, cette provenance mérite de devenir une partie visible du projet : pas une petite ligne écologique ajoutée après coup, mais une donnée aussi concrète que la pente d’une assise ou le diamètre du tunnel.
À Carrara, le déchet est déjà inscrit dans le paysage ; pour savoir s’il entre aussi dans l’objet, il faut simplement pouvoir suivre la pierre.
