Un synthétiseur ordinaire vous présente d’abord une convention. À gauche les graves, à droite les aigus, douze notes qui reviennent d’octave en octave. Même lorsqu’il est couvert de potentiomètres, le clavier indique assez clairement par où commencer : appuyer sur une touche.

L’Auduina MK2 de Los Aparatos propose un autre départ. On peut poser la main sur son capteur tactile, accrocher son câble à un objet conducteur, approcher une lumière de son capteur optique, injecter une tension CV ou simplement tourner ses commandes.12 Le synthétiseur ne demande donc pas seulement « quelle note ? ». Il demande aussi : qu’est-ce qui, autour de vous, pourrait devenir un geste musical ?

Depuis Tucumán, en Argentine, Mateo Carabajal explore cette question depuis bien avant l’Auduina actuelle. Drawdio fait sonner un trait de graphite lorsque le corps ferme le circuit. CoyuyoC transforme un 555, un capteur de lumière et deux oscillateurs en bourdon instable. Theremingo mesure la présence de la main dans un champ électromagnétique. La marque résume aujourd’hui elle-même son terrain de jeu par quatre mots : lumière, toucher, mouvement et tension de contrôle.1

Ce ne sont pas quatre gadgets ajoutés autour d’un synthé. C’est une manière assez cohérente de déplacer le centre de l’instrument : le contrôle n’est plus forcément une pièce du panneau. Il peut être une propriété du monde extérieur.

Sans clavier

Retirer le clavier ne retire évidemment pas toute structure musicale.

L’Auduina MK2 reste capable d’organiser les hauteurs. Sa page officielle annonce des gammes pentatoniques majeures dans les douze tonalités, ainsi qu’un mode continu libre.2 Le musicien choisit ainsi entre une grille qui canalise les hauteurs et un espace où elles glissent sans quantification stricte. Create Digital Music le décrit comme un petit synthétiseur granulaire rempli de capteurs, avec entrée CV, toucher par câble et capteur optique.3

Ce qui change est l’endroit où le geste commence.

Sur un clavier, l’utilisateur apprend une topographie conçue spécialement pour la musique. Sur l’Auduina, la topographie peut être une feuille dessinée, la paume d’une main, un objet métallique ou la quantité de lumière reçue par une photorésistance. Le synthé conserve sa logique interne, mais le musicien choisit une partie de l’interface en branchant ou en éclairant autre chose.

Auduina MK2 de Los Aparatos photographiée de près
L’Auduina MK2 combine commandes classiques, capteur optique, toucher par câble et entrée CV. Elle peut quantifier les hauteurs en gammes pentatoniques ou fonctionner en mode continu.Los Aparatos

C’est une différence minuscule en électronique et énorme en comportement. Un potentiomètre dit presque toujours « tourne-moi ». Deux pinces crocodile disent plutôt « trouve quelque chose à connecter ».

La lumière joue

L’Auduina n’est pas née directement sous sa forme MK2.

En 2021, Carabajal présentait déjà une Auduina au Maker Faire Shenzhen. Cette version était basée sur le projet Auduino de Peter Knight, enrichi de modifications issues notamment du travail de Patrick Enright. Elle produisait des gammes pentatoniques à partir des douze notes de la gamme chromatique, avec réglages de durée et fréquence des grains, balayage entre les notes et accord général. Un capteur de lumière pouvait prendre le contrôle des notes.4

Il serait imprudent d’affirmer que le firmware du MK2 est simplement ce code ancien dans une nouvelle boîte : les sources publiques consultées ne documentent pas assez précisément cette continuité. En revanche, la continuité du geste est évidente. L’ancienne Auduina proposait déjà de jouer une structure mélodique avec de la lumière ; la nouvelle ajoute toucher, objets conducteurs et CV à cette même idée.24

La lumière est un contrôle intéressant parce qu’elle n’a pas besoin d’être musicale : une main fait de l’ombre, une lampe bouge, une vidéo projetée change d’intensité, un objet passe entre la source et le capteur. Le musicien ne manipule plus forcément le synthé directement ; il manipule une situation dont le synthé mesure une conséquence.

Cela suffit à changer la manière d’improviser. Au lieu de mémoriser la position exacte d’un bouton, on apprend la réponse d’un phénomène : plus clair, plus sombre, plus proche, plus conducteur.

Fermer le circuit

Drawdio pousse cette logique encore plus loin parce que son « interface » peut littéralement être le dessin en cours.

Le principe exploite la conductivité du graphite. En touchant le circuit et la trace dessinée, le corps participe à la boucle électrique ; la résistance rencontrée modifie le son. Los Aparatos indique aujourd’hui que pièces de monnaie, plantes, mains et presque n’importe quel objet conducteur peuvent servir à fermer le circuit.1

Drawdio de Los Aparatos, instrument électronique utilisant un dessin conducteur
Avec Drawdio, le dessin n’illustre pas la musique : la trace de graphite fait partie du circuit. Un objet conducteur peut prendre la place du papier et devenir lui aussi contrôleur.Los Aparatos

Carabajal enseignait déjà cette relation en atelier en 2022. La Gaceta décrivait des participants dessinant sur papier pendant que le crayon produisait des sons, le corps servant à fermer le circuit. Pour lui, l’intérêt dépassait le jouet : le dessin et le son constituaient une porte d’entrée vers des phénomènes physiques et des sujets techniques autrement plus austères.6

C’est là que Los Aparatos se distingue d’une simple esthétique DIY.

Le circuit visible, les pinces, le crayon et le capteur ne sont pas seulement laissés apparents pour donner un air artisanal. Ils expliquent en partie l’instrument pendant qu’on le joue. Approcher la main de la lumière puis entendre le son changer constitue déjà une hypothèse expérimentale. Toucher une plante et fermer le circuit en constitue une autre.

L’utilisateur peut ne rien connaître à la loi d’Ohm et néanmoins découvrir qu’une propriété électrique possède une conséquence audible.

Le 555 bourdonne

CoyuyoC reprend la même méthode avec un composant extrêmement banal : le timer 555.

Los Aparatos décrit l’instrument comme un drone analogique inspiré du son des insectes d’été. Deux oscillateurs à onde triangulaire interagissent continuellement, produisant bourdons et harmoniques instables ; des connexions patchables, un capteur de lumière et une entrée CV permettent de perturber le système.1

Le projet documenté sur Hackaday.io précise que le cœur repose sur des NE555 et que la forme d’onde dépend de la charge et décharge du condensateur : selon les réglages, le triangle peut se déformer en rampe ou en forme plus asymétrique.7

Synthétiseur CoyuyoC de Los Aparatos avec ses deux ailes de contrôle
CoyuyoC prend un composant scolaire, le 555, et le transforme en instrument : deux oscillateurs interagissent, tandis que lumière, patchs et CV viennent déplacer leur équilibre.Los Aparatos

Le résultat n’imite pas l’interface d’un instrument connu. Il met l’instabilité elle-même au premier plan. On ne cherche pas nécessairement la note juste, mais une zone de comportement : un battement, une interaction entre oscillateurs, un point où la lumière déforme soudain le bourdon.

Le nom CoyuyoC, tiré des insectes estivaux, rend presque littérale cette manière de penser. Le son n’est pas une suite de notes posées sur une portée ; c’est un système que l’on excite et que l’on observe.

Une longue école

Cette obsession pour l’instrument compréhensible par le geste précède largement les produits actuels.

En 2012, La Nación présentait déjà Los Aparatos comme un projet proposant des kits et des manuels pour construire Theremingo ou Drawdio. Carabajal expliquait vouloir permettre aux gens de fabriquer leurs propres objets sonores sans passer par l’expérience frustrante du débutant en électronique, frustration qu’il disait connaître pour avoir lui-même brûlé beaucoup de composants avant de faire fonctionner son premier circuit sonore.5

Son parcours mélange depuis longtemps création et transmission. La biographie publiée pour le Maker Faire Shenzhen cite Los Aparatos comme projet d’électronique didactique, l’Academia Mundial de Hacedores et quatre années, de 2015 à 2019, passées à coordonner la robotique éducative pour l’administration scolaire de Tucumán.4

Le catalogue actuel ressemble alors moins à une collection de bizarreries qu’à la version compacte de cette pédagogie.

Theremingo réduit le theremin à une antenne de hauteur et une voix analogique simple ; Drawdio rend la conductivité audible ; CoyuyoC expose l’interaction de deux oscillateurs ; Auduina laisse plusieurs phénomènes prendre la main sur un moteur sonore numérique. Dans chaque cas, l’entrée possède une cause physique assez facile à provoquer et un résultat assez immédiat pour donner envie de recommencer.

Petites séries

Le projet n’est plus uniquement un atelier ou une série de tutoriels.

Le site de Los Aparatos indique que ses instruments sont développés et assemblés en petites séries, en combinant électronique analogique et numérique.1 Create Digital Music soulignait en août que l’Auduina MK2 pouvait désormais être expédiée à l’international, tout en insistant sur l’importance de produire ces objets en Argentine, où l’importation d’instruments électroniques peut être particulièrement coûteuse.3

Ce passage au produit vendu change une chose importante : le geste expérimental doit survivre à la répétition de fabrication.

Un prototype pédagogique peut être capricieux si son créateur reste à côté pour expliquer le bon mouvement. Une petite série doit supporter que l’appareil arrive chez quelqu’un d’autre, dans une autre langue, sans atelier autour. Les capteurs doivent donc devenir assez lisibles et robustes pour que la curiosité remplace une partie de l’instruction orale.

Cela explique peut-être pourquoi les interfaces de Los Aparatos restent aussi littérales : une photorésistance visible appelle la lumière, une pince crocodile appelle un objet et une antenne appelle la main. La forme ne raconte pas tout le circuit, mais elle donne un verbe avant de donner un manuel.

Le geste d’abord

Il serait facile de ranger ces instruments dans une catégorie rassurante : jouets pour débutants.

Ce serait rater leur partie la plus intéressante. L’Auduina possède une entrée CV précisément pour pouvoir être entraînée par d’autres machines. CoyuyoC est patchable. Le mode continu de l’Auduina permet de sortir de la grille pentatonique. Les systèmes restent assez ouverts pour rejoindre un setup plus complexe.12

L’accessibilité recherchée ici n’est donc pas une simplification définitive du son. C’est une simplification du premier geste.

Un piano exige que l’on apprenne d’abord ce que signifie chaque touche. Drawdio accepte qu’on commence par dessiner. Un synthétiseur modulaire suppose souvent qu’on comprenne où envoyer une tension ; Auduina accepte qu’on commence par faire de l’ombre. Theremingo accepte que le premier geste soit simplement d’approcher la main.

Ensuite seulement arrivent les questions de gamme, fréquence, modulation ou voltage.

Cette inversion est utile bien au-delà de la musique. Beaucoup d’outils créatifs demandent à l’utilisateur d’apprendre leur vocabulaire avant de produire le moindre résultat intéressant. Los Aparatos fait l’inverse : il donne immédiatement une relation de cause à effet, puis laisse la théorie rattraper l’expérience.

Le clavier n’a rien de mauvais. C’est une invention remarquablement efficace pour rendre reproductibles des hauteurs complexes. Mais il impose aussi une histoire et une grammaire avant même le premier son.

Les petits appareils de Tucumán montrent ce qui arrive quand on retire cette évidence. Soudain une feuille, une lampe, une plante, un câble ou une main peuvent se retrouver exactement là où l’on attendait une touche.

Le monde extérieur n’est plus ce qui entoure l’instrument. Il devient une partie de son panneau de contrôle.