Le titre de découverte était presque trop parfait : « quand vous posez votre téléphone, cette sculpture commence à écouter ». On imagine immédiatement un capteur de poids, un détecteur de proximité ou un petit rituel mécanique où l’écran touche la table et réveille l’œuvre.
Ce n’est pas ce que fait LEAK, la sculpture numérique d’Arthur Effront. Le geste de poser le téléphone n’est pas le déclencheur technique. La sculpture écoute déjà, parce que le téléphone a été configuré pour faire passer son trafic Internet à travers elle.12
Et c’est beaucoup plus intéressant.
Aucun capteur
La description publiée de LEAK ne mentionne ni capteur de présence, ni accéléromètre externe, ni RFID, ni surface sensible chargée de savoir si le téléphone vient d’être déposé. L’architecture décrite repose sur Python, Tailscale et un Raspberry Pi 4.1
Le téléphone rejoint un réseau Tailscale puis choisit la machine de LEAK comme point de sortie. Tailscale appelle ce rôle un exit node : un appareil du réseau privé devient la passerelle par laquelle transite le trafic Internet du client.3
C’est donc la route qui crée l’interaction, pas le geste.

Le dispositif devient alors une sorte de poste d’observation installé exactement au milieu de la conversation entre l’appareil et Internet.
Le téléphone parle
Une fois l’écran verrouillé, un smartphone n’est pas nécessairement silencieux. Notifications, synchronisations, renouvellements de jetons, requêtes de services, DNS, télémétrie ou maintien de connexions peuvent continuer selon les applications et le système.
LEAK donne une forme à cette activité de fond. Son écran LCD affiche notamment la taille des paquets ainsi que leur origine ou leur destination, tandis que les lumières et le son produisent une traduction plus abstraite du flux.1
La question posée par Effront devient alors très concrète : que disent nos appareils lorsque nous avons cessé de les regarder ?
Le projet ne répond pas avec un rapport de cybersécurité de trente pages. Il répond avec une présence physique qui continue de clignoter et de sonner alors que l’objet que nous croyons inactif est posé à côté.
Un Pi au milieu
CreativeApplications décrit le Raspberry Pi 4 comme le « microcontroller » du projet.1 Techniquement, le terme est impropre : le Pi 4 est un ordinateur monocarte complet, équipé d’un SoC Broadcom, de mémoire LPDDR4, d’Ethernet Gigabit et d’un système Linux.6
Cette nuance n’est pas cosmétique. LEAK a besoin d’exécuter Python, Tailscale, l’analyse du trafic et les sorties audiovisuelles ; un système Linux au milieu du réseau est parfaitement adapté à cette combinaison.
Sous Linux, Tailscale peut utiliser le routage noyau. Les paquets WireGuard arrivent chiffrés, sont déchiffrés par Tailscale puis rendus au noyau pour être transmis vers leur destination.4
À cet instant, le Pi est réellement sur le chemin des paquets.
Ce qu’il voit
Être au milieu du trajet ne signifie pas pour autant lire tout ce que fait le téléphone.
Tailscale construit ses tunnels sur WireGuard.5 Le nœud de sortie retire la couche de chiffrement utilisée pour transporter le paquet à travers le tailnet, puis transmet le paquet original vers Internet.4 Si ce paquet contient une connexion HTTPS, le chiffrement TLS de l’application existe toujours entre le téléphone et le serveur distant.
LEAK peut donc travailler avec les informations réseau disponibles : volumes, tailles de paquets, temporalité, adresses et certaines informations non chiffrées. La page du projet parle d’ailleurs de communications « partiellement non chiffrées » et cite explicitement tailles et destinations/origines.1
Cela ne revient pas à connaître le texte d’un message Signal ou le contenu d’une requête HTTPS simplement parce que le Pi sert de sortie Internet.

Cette limite améliore presque le projet. Il suffit de voir qu’une communication existe pour faire apparaître l’activité cachée ; nul besoin de transformer la sculpture en outil d’interception du contenu.
Consentement réseau
Autre détail important : Tailscale n’envoie pas secrètement le trafic d’un téléphone vers n’importe quel exit node disponible. Le nœud doit annoncer cette fonction, être autorisé dans le tailnet, et chaque appareil client doit explicitement choisir de l’utiliser.3
LEAK est donc moins une embuscade qu’une expérience préparée. Pour voir son propre appareil communiquer, on accepte d’abord de faire de la sculpture sa passerelle.
Cette condition réduit la portée de la démonstration. Une installation posée dans une galerie ne peut pas, sur la seule base de l’architecture publiée, écouter spontanément tous les téléphones passant devant elle.
Mais elle rend la causalité beaucoup plus propre : on sait quel trafic a été volontairement envoyé dans le dispositif.
Pas encore reproductible
Nous avons cherché un dépôt public correspondant à LEAK ou à Arthur Effront sans trouver le code du projet. CreativeApplications indique Python, Tailscale, Raspberry Pi 4, LCD, lumière, son et structure imprimée en PLA transparent, mais ne publie ni programme complet, ni nomenclature électronique détaillée, ni procédure de déploiement reproductible.1
On peut donc reconstruire l’architecture générale. On ne peut pas auditer indépendamment la manière dont les paquets sont filtrés, agrégés ou transformés en son et lumière.
C’est une différence utile entre comprendre un principe et reproduire une œuvre. Ici, le premier est possible ; le second nécessiterait davantage de documentation de l’auteur.
Deux sculptures réseau
LEAK n’est pas la première œuvre à faire d’un équipement réseau un objet de galerie. Dès 2014, Trevor Paglen et Jacob Appelbaum installaient Autonomy Cube, une sculpture transparente contenant des ordinateurs qui faisaient passer la connexion des visiteurs par Tor et pouvaient participer au réseau comme relais ou nœud de sortie.7
Les deux objets prennent presque des directions opposées.
Autonomy Cube transforme le réseau du musée pour ajouter de l’anonymat. LEAK transforme le trajet réseau pour rendre perceptible qu’un échange a lieu.
Dans les deux cas, la partie importante n’est pas seulement ce que montre l’objet. C’est ce que l’objet fait au chemin emprunté par les données.
Posé, pas muet
Arthur Effront étudie à l’ECAL en Media & Interaction Design, où ses projets récents mélangent déjà interactions tangibles, réalité mixte, son et dispositifs numériques.8 LEAK prolonge logiquement cette approche : une infrastructure abstraite devient quelque chose que l’on peut regarder et entendre.
Le raccourci « posez votre téléphone et la sculpture écoute » faisait croire à une interaction comportementale. Le projet réel est plus précis : configurez votre téléphone pour passer par la sculpture, puis observez ce qu’il continue de faire lorsque vous, humain, avez cessé de vous en servir.
Le téléphone posé ne déclenche rien.
Il révèle seulement qu’« inactif » était notre mot, pas celui du réseau.