En 2021, Nvidia vend la CMP 170HX comme une carte dédiée au minage d'Ethereum : pas de sorties vidéo, pas de pilotes généralistes, 8 Go de mémoire affichés sur la fiche. Cinq ans plus tard, la communauté vient de démontrer que la fiche mentait. Les puces mémoire soudées sur la carte peuvent porter la capacité à 64 Go, et le verrou qui les tenait endormies tient au firmware, pas au silicium.1
L'histoire intéresse bien au-delà des chasseurs de bonnes affaires : elle montre ce qu'un constructeur peut cacher dans un produit, et ce qu'il faut pour le faire ressortir.
Une A100 déguisée
Sous son capot modeste, la CMP 170HX embarque un die GA100 complet, le même silicium que l'accélérateur A100 que Nvidia commercialise autour de plusieurs milliers de dollars. La documentation communautaire 170th Street décrit un PCB très proche de l'A100, avec de la HBM2e annonçant 1 493 Go/s de bande passante, davantage qu'une RTX 4090.5
Nvidia avait bridé la bête à deux niveaux : le débit de calcul des SM est plafonné par des registres de limitation, et la géométrie mémoire est réduite à la capacité vendue. Le tout appliqué par configuration OTP et firmware, donc par écriture logicielle sur du matériel physiquement complet.12
La clé vient du pilote
L'outil qui fait sauter le verrou s'appelle cmpunlocker, publié sous licence GPL.1 Son mécanisme exploite une faille dans le chargement de signature du BootROM du Falcon, le microcontrôleur de sécurité qui supervise le démarrage de la puce.3
Concrètement, l'outil patche le pilote libre nvidia-open (branche 610.43) pour ouvrir quatre registres de protection juste avant le démarrage du firmware GSP, puis réécrire la géométrie mémoire et la longueur déclarée de la VRAM. Le GPU démarre ensuite normalement, mais il se voit attribuer 64 Go là où il s'annonçait 8.12
Le résultat survit au redémarrage, exige Linux x86-64, un accès root et Secure Boot désactivé, puisque les modules noyau patchés ne sont pas signés.1 Aucune soudure, aucun composant ajouté : tout passe par le logiciel.
Le détail qui pique : la variante 10 Go de la carte passe à 40 Go, et non à 80. Une tentative de configuration 80 Go a été construite, testée puis rejetée comme instable. Chaque SKU garde sa propre limite haute, comme si le bridage suivait une table commerciale plutôt que la physique des puces.2
Un calculateur à prix cassé
Avec le déblocage, la carte récupère aussi son débit de calcul complet, un BAR1 plein et un lien PCIe passé de Gen1 à Gen2 par logiciel.1 Ce dernier reste coincé à quatre lignes : Nvidia a laissé vides les 24 condensateurs de couplage nécessaires à une liaison plus large, et les souder à la main reste un exercice de chirurgie fine.23
Ce goulot limite surtout le chargement des modèles. Sur le forum développeurs de Nvidia, un utilisateur charge un modèle 70B quantifié en une quarantaine de secondes via le port PCIe restreint, contre une dizaine avec la modification matérielle complète. En décodage, il mesure 27,3 tokens par seconde sur un Qwen2.5-72B, pour 150 à 180 watts consommés.3
Pour de l'inférence mono-carte, le compromis tient la route. La même personne signale quand même un reset demandé par le GPU autour de 95 % d'occupation mémoire sur de très grandes fenêtres de contexte. L'objet reste un prototype de récupération, pas une station certifiée.
Défaut ou segmentation ?
Reste LA question gênante. Un constructeur peut brider du matériel sain pour segmenter son catalogue, ou écarter des puces dont la mémoire déverrouillée serait défaillante. Sur Hacker News, l'utilisateur ValdikSS rapporte n'avoir trouvé aucune carte dont la RAM soit réellement défectueuse ; le bridage ressemble donc à de la segmentation commerciale. Mais personne n'a encore fait tourner ces 64 Go assez longtemps pour trancher, et l'ECC, précisément le mécanisme qui permettrait de le vérifier, figure toujours parmi les fonctions non résolues du projet.23
Le marché, lui, a déjà voté : la carte se négociait autour de 250 dollars avant la circulation de l'exploit, elle dépasse désormais les 1 000 dollars.34
Au-delà de l'aubaine, l'épisode documente quelque chose de plus durable : la frontière entre ce qu'un matériel peut faire et ce que son firmware accepte de faire est devenue une variable commerciale. Et cette frontière-là, une communauté outillée sait maintenant la franchir.
