Quand Blender 5.2 LTS est sorti le 14 juillet, sa bibliothèque d'assets s'est remplie de nouveaux matériaux paramétriques, d'effets de compositing, de fonds HDR et de montages Geometry Nodes. La phrase qui résume ce choix tient en une ligne sur les notes de version officielles : « Blender isn't any larger ». Les assets sont hébergés en ligne, téléchargés à la demande.5
Trois semaines plus tard, le 30 juillet, Bforartists publiait sa version 5.2.0. Le même moteur, les mêmes fichiers .blend, une autre décision : tout embarquer dans l'installeur.23
Deux logiciels jumeaux, deux idées opposées de ce qu'un outil créatif doit livrer à l'ouverture.
Le poids réel
Les chiffres officiels donnent l'ordre de grandeur. L'archive Windows de Bforartists 5.2.0 pèse 533,8 Mo, celle de Blender 5.2.0 pour x64 s'arrête à 386,2 Mo. Sous Linux : 423,5 Mo contre 366,6 Mo en tar.xz.6 Environ 150 Mo d'écart sur Windows, pour un noyau identique.
Le delta ne se réduit pas aux assets. Le fork revendique aussi environ 1 500 icônes colorées là où Blender en comptait 669 monochromes au moment où son équipe a écrit sa page de comparaison, plus un manuel PDF indexable.1 Mais c'est bien la bibliothèque embarquée qui fait la différence d'usage, pas la décoration.
Ce que contient la valise
Depuis plusieurs versions, Bforartists livre avec le binaire une « Default Asset Library » qui fonctionne sans réseau. La 5.0.0 de novembre 2025 a ajouté 99 assets de compositing « out of the box » : formes, motifs, effets optiques, ajustements colorimétriques, filtres. La 5.1.0 a fait pareil pour des UV Nodes procéduraux en Geometry Nodes. S'y ajoutent quelques créations maison (Smart Mesh Blend by Proximity), des brushes synchronisées avec les essentials de Blender, des nodegroups de compositing et des assets Grease Pencil.3
Au premier lancement, l'écran n'est donc pas vide. Un débutant qui ouvre le logiciel sans connexion trouve des matériaux prêts à glisser, des groupes de nœuds documentés, des brosses. C'est exactement la promesse du projet : « Be For Artists », développer pour l'utilisateur plutôt que pour le programmeur.1
Une précision, pour être honnête : Bforartists n'est pas anti-cloud. Depuis la 5.1.2, il affiche aussi les online assets de Blender quand une connexion existe.3 Le fork a juste refusé d'en faire une dépendance.
Atelier sans Wi-Fi
Hors du desk individuel, la comparaison devient concrète. Trente postes dans une salle de cours, un fablab en zone mal desservie, un atelier d'école derrière un réseau filtré, une résidence d'artiste en campagne : partout, la même question décide de la première heure de travail. Le logiciel est-il complet dès l'installation ?
Côté Blender seul, cette première heure passe par le téléchargement progressif des essentials en ligne. Propre mécanisme, et la possibilité d'héberger ses propres bibliothèques distantes est une vraie fonctionnalité pour les studios.5 Mais elle déplace la charge : réseau fiable requis, catalogue vivant, cache local à gérer. Côté Bforartists, l'installeur pèse une fois ; ensuite le poste fonctionne coupé du monde.
Reste l'archive. Un studio qui veut rouvrir dans dix ans un fichier produit aujourd'hui sait ce qu'un .blend embarqué contient ; il sait moins ce que servait le CDN ce jour-là. Un binaire complet avec ses assets figés est un artefact autoportant. Une installation qui complète depuis le web est un contrat de service, même gracieux.
Vieillir ensemble
Le modèle embarqué fissure aussi, et le dépôt du fork le montre. Un commit récent de Bforartists traite exactement ce point : quand les catalogues de l'« Online Essentials » divergent des essentials embarqués, l'application logeait des erreurs en console à chaque démarrage. Le correctif baisse le niveau de log, mais le problème reste structurel : maintenir deux copies du même catalogue dans deux cycles de release différents.4
Voilà le coût caché du tout-embarqué pour une petite équipe : à chaque version, re-synchroniser la bibliothèque avec celle de Blender, compléter ses propres assets, régénérer les vignettes. Le fork assume ce travail depuis 2015, avec une équipe réduite autour de Draise et Reiner Prokein, en suivant fidèlement chaque version amont.12 Rien ne garantit que ça durera pour toujours ; rien n'indique non plus qu'il faille le parier perdu, dix ans de releases régulières parlent pour eux-mêmes.
Dernière limite, côté utilisateur : 150 Mo de plus par machine, et une bibliothèque figée entre deux mises à jour. Pour quelqu'un qui installe une fois et travaille des années sur le même poste, c'est un bon marché. Pour qui redéploie souvent des postes neufs, l'équation penche ailleurs.
Ce que ça change
Aucune des deux approches n'est « la bonne ». Elles encodent simplement deux réponses à une même question : à qui appartient la matière première du logiciel créatif ?
Blender répond en plateforme : un noyau léger, un catalogue vivant, une infrastructure. C'est rationnel à leur échelle, et le système reste ouvert (n'importe qui peut héberger sa bibliothèque distante ou brancher celle d'un créateur tiers).5 Bforartists répond en atelier : l'essentiel tient dans la main dès l'installation, sans compte, sans CDN, sans parier que le réseau sera là.
Pour un maker isolé avec une bonne connexion, la différence est anecdotique. Ailleurs (écoles, ateliers collectifs, pays où la connexion coûte cher), le gros installeur du fork reste une des rares portes d'entrée complètes du libre. Les notes de version ne le diront jamais.
