Si vous cherchez dans les comptes de Spotify la ligne « technologie vendue aux entreprises », vous ne la trouverez pas.

Au deuxième trimestre 2026, Spotify déclare 4,777 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Premium en représente 4,331 milliards, soit 91 %. La publicité apporte les 446 millions restants, soit 9 %.1

Voilà toute la segmentation publiée.

Pas de ligne Backstage. Pas de Portal. Pas de Confidence. Pas de « developer tools » avec un joli pourcentage à mettre dans un graphique.

La première réponse à la question « quelle part des revenus de Spotify vient de la tech plutôt que de la musique ? » est donc frustrante mais simple : on ne peut pas la calculer avec les données publiques.

Et il faut ajouter une autre précaution. Premium n’est pas synonyme de « musique ». Spotify y mélange son activité d’abonnement audio, avec notamment les coûts liés aux droits musicaux, aux livres audio et à différents partenaires. La société publie ses comptes selon son modèle commercial, Premium contre publicité, pas selon la nature de chaque contenu.12

Pourtant, sous cette entreprise grand public très visible, Spotify est bien en train d’en construire une autre.

Elle vend des portails développeurs, des plugins d’ingénierie, du support entreprise et une plateforme d’expérimentation. Une partie de ces produits vient directement des outils que Spotify avait d’abord fabriqués pour résoudre ses propres problèmes internes.

C’est là que le parallèle avec Amazon Web Services devient intéressant.

Pas parce que Spotify serait sur le point d’ouvrir des datacenters. C’est presque l’inverse : Spotify indique dépendre de Google Cloud Platform pour la grande majorité de son stockage primaire et de ses capacités de calcul.1

Le parallèle tient à une mécanique plus générale : une grosse entreprise construit une infrastructure pour elle-même, découvre qu’elle a résolu un problème que beaucoup d’autres entreprises ont aussi, puis commence à vendre la solution.

Amazon l’a fait avec AWS. Spotify essaie aujourd’hui de le faire avec la manière dont ses équipes construisent Spotify.

Dans les comptes, le business tech est encore invisible

Le tableau le plus utile est aussi celui qui montre ce qu’on ne sait pas.

ActivitéPériodeChiffre d’affairesPart du CA du groupeSignal de marge publié
Spotify PremiumT2 20264,331 Md€91 %marge brute 35 % 1
Spotify publicitéT2 2026446 M€9 %marge brute 19 % 1
Spotify outils B2B, Backstage / Portal / ConfidenceT2 2026non publié séparémentimpossible à calculernon publié séparément
AWS2025128,725 Md$18 % du CA Amazon45,606 Md$ de résultat opérationnel, marge 35,4 % 15

Les périodes et devises diffèrent, donc ce tableau n’est pas une comparaison de taille. Il montre autre chose : Spotify ne présente pas aujourd’hui son activité de logiciels pour développeurs comme un segment financier séparé, tandis qu’AWS est devenu un pilier assez important pour transformer la lecture entière des comptes d’Amazon.

En 2025, Spotify avait réalisé 17,186 milliards d’euros de chiffre d’affaires : 15,350 milliards avec Premium et 1,836 milliard avec la publicité.2

Les produits B2B existent. Leur chiffre d’affaires individuel, leur ARR, leur nombre de clients et leur marge ne sont simplement pas publiés dans les documents financiers que nous avons vérifiés.

Il serait tentant d’en déduire qu’ils ne représentent « presque rien ». C’est possible. Mais ce n’est pas un chiffre.

La formulation honnête est plus limitée : Spotify ne publie pas leur poids séparément. Les comptes ne permettent pas de savoir s’ils sont trop petits pour être matériels, inclus dans une autre ligne, ou les deux.

Et c’est précisément là que l’histoire d’AWS devient utile.

AWS rappelle qu’une petite ligne de revenus peut cacher une grosse différence économique

Amazon n’a pas créé AWS parce que Jeff Bezos s’est réveillé un matin avec une soudaine passion pour les machines virtuelles.

Amazon explique que l’origine du service vient de ses propres difficultés à provisionner et gérer l’infrastructure nécessaire à ses équipes. L’entreprise avait construit des briques internes, puis a compris que ces briques pouvaient devenir une plateforme utilisable par d’autres. S3 et EC2 sont arrivés en 2006.13

En 2015, quand AWS commence à être beaucoup plus lisible dans les comptes, son chiffre d’affaires est de 7,880 milliards de dollars sur 107,006 milliards pour Amazon : environ 7,4 % des ventes du groupe.14

Ce n’est pas énorme à l’échelle d’Amazon.

Mais AWS affiche cette année-là environ 23,6 % de marge opérationnelle de segment. La marge opérationnelle consolidée d’Amazon tourne autour de 2,1 %.14

La comparaison demande une précaution, car les comptes de l’époque n’allouaient pas tous les coûts, notamment certaines rémunérations en actions, de la même manière aux segments. Mais le contraste économique est déjà évident : vendre du calcul à la demande n’a pas la même structure de coûts que déplacer des cartons, subventionner des livraisons et faire fonctionner une immense machine de retail.

Dix ans plus tard, l’écart est difficile à rater.

En 2025, AWS réalise 128,725 milliards de dollars, soit environ 18 % du chiffre d’affaires total d’Amazon. Pourtant son résultat opérationnel atteint 45,606 milliards de dollars. Amazon dans son ensemble affiche 79,975 milliards de résultat opérationnel.15

Autrement dit, AWS représente environ 57 % du résultat opérationnel consolidé d’Amazon avec seulement 18 % de son chiffre d’affaires.

Ce ratio ne prédit absolument pas l’avenir de Spotify. Backstage ne va pas magiquement devenir AWS parce que les deux histoires commencent par un outil interne.

Il montre en revanche pourquoi regarder uniquement la part du chiffre d’affaires peut faire manquer le sujet.

Un business peut être petit en revenus et très important en marge, en croissance, en pouvoir de négociation ou en valeur stratégique.

Backstage est né parce que Spotify devenait compliqué à construire

À mesure que Spotify grossissait, ses développeurs devaient naviguer entre davantage de services, d’outils, de pipelines et de documentation. Le problème n’était plus seulement d’écrire du code. Il fallait savoir où se trouvait chaque chose, qui en était responsable et comment l’utiliser sans apprendre toute l’organisation par cœur.

Spotify a construit Backstage comme portail interne pour remettre une interface au-dessus de ce chaos.3

Le produit rassemble un catalogue de services, leur documentation, leurs propriétaires, des templates et différents outils d’infrastructure derrière une même porte d’entrée.

En mars 2020, Spotify l’a publié en open source.3

Backstage est depuis devenu un projet hébergé par la Cloud Native Computing Foundation.5 C’est une différence importante avec un simple logiciel propriétaire vendu dès le premier jour : Spotify a d’abord laissé l’écosystème adopter, modifier et intégrer la couche commune.

Le problème que Backstage résout n’est pas très spectaculaire. C’est justement bon signe.

Spotify décrit aujourd’hui une organisation interne de 800 équipes, 2 900 microservices en production, 37 200 pipelines de données actifs et plus de 2 900 déploiements de production par jour.4 Ce sont des chiffres fournis par Spotify, pas une mesure indépendante de la qualité de Backstage. Ils donnent néanmoins une idée de la surface que le portail doit rendre navigable.

Dans une petite équipe, on peut encore demander à la personne assise à côté : « c’est où, le service qui fait ça ? »

À plusieurs milliers de composants, cette stratégie d’architecture atteint quelques limites sociales.

Backstage transforme donc une partie de l’organisation en produit : un catalogue, des conventions, des chemins de création, des responsabilités et des interfaces communes.

Puis Spotify a commencé à vendre la version industrialisée de ce savoir-faire.

L’open source devient le premier étage, le produit payant arrive au-dessus

En octobre 2025, Spotify a passé Spotify Portal en disponibilité générale.6

Portal est une version commerciale et gérée d’un portail développeur basé sur Backstage. Spotify s’occupe notamment de l’hébergement, des mises à jour et d’une partie de la configuration. L’entreprise vend aussi des plugins premium et du support destiné aux grandes organisations.7

La structure devient familière :

  1. résoudre un problème interne ;
  2. extraire une couche générique ;
  3. l’ouvrir pour créer un écosystème ;
  4. vendre les parties où les entreprises préfèrent payer plutôt que maintenir elles-mêmes la plomberie.

Le plus amusant est que Spotify vend certains de ces produits sur AWS Marketplace.8

La fiche publique de Spotify Plugins for Backstage affiche actuellement une dimension de contrat utilisateurs à 100 000 dollars pour douze mois, tout en précisant que les achats passent typiquement par des offres privées et que les prix peuvent donc varier.9

Ce chiffre ne permet pas de calculer le revenu de Spotify. On ne connaît ni le nombre de contrats, ni les remises, ni les tailles de déploiement. Il prouve simplement quelque chose de beaucoup plus modeste mais utile : nous ne parlons plus d’un side-project open source sympathique. Spotify possède désormais de vrais SKU logiciels vendus aux entreprises, avec des montants qui ressemblent à des budgets d’entreprise.

Et Backstage n’est pas seul.

Confidence vend une autre habitude interne de Spotify

Spotify commercialise également Confidence, sa plateforme d’expérimentation et de feature management.10

L’idée vient encore d’une pratique interne : déployer une fonctionnalité à une partie des utilisateurs, mesurer ce qu’elle change, comparer plusieurs variantes et décider avec des données plutôt qu’avec la confiance naturelle d’une réunion pleine de gens convaincus.

Confidence possède aujourd’hui une offre gratuite, une formule Growth qui commence à 449 dollars par mois, puis des contrats Enterprise sur devis.10

Le produit est beaucoup plus proche d’un SaaS classique que d’un service de streaming.

Cela donne déjà à Spotify plusieurs étages de monétisation technique :

BriqueOrigineProduit externeModèle visible
Portail développeurBackstage interneBackstage open sourceadoption / écosystème 35
Portail géréexpérience BackstageSpotify PortalSaaS entreprise 67
Outils de plateformepratiques internes SpotifyPlugins for Backstagelicences / contrats entreprise 89
Expérimentationinfrastructure d’expérimentation SpotifyConfidencefreemium, abonnement Growth, Enterprise 10

Pris séparément, aucun de ces produits ne change aujourd’hui les 17 milliards d’euros de Spotify de manière visible.

Ensemble, ils racontent une stratégie.

Spotify essaie de transformer son coût d’apprentissage interne en actif commercial.

L’entreprise a dépensé pendant des années de l’argent, du temps et des erreurs pour comprendre comment faire travailler une grosse organisation logicielle. Si une partie de cette connaissance peut être empaquetée et vendue, le même investissement sert deux fois : d’abord à rendre Spotify plus efficace, ensuite à produire un logiciel pour d’autres entreprises.

C’est probablement le morceau du parallèle AWS qui mérite d’être gardé.

Mais le « AWS de Spotify » ne vend pas du cloud

Il faut maintenant casser la comparaison avant qu’elle devienne trop confortable.

AWS vend directement du calcul, du stockage, des bases de données, du réseau et des centaines de services construits sur sa propre infrastructure. Son économie repose sur des datacenters, énormément de capital et une échelle physique monstrueuse.

Spotify ne fait pas cela.

Dans son rapport du deuxième trimestre 2026, l’entreprise dit utiliser Google Cloud Platform pour la grande majorité de son stockage de données primaire et de ses besoins de calcul.1

Spotify n’est donc pas en train de transformer ses serveurs en AWS.

Il transforme la couche située au-dessus des serveurs en produit.

Backstage organise les services. Portal fournit l’expérience gérée. Les plugins codifient des pratiques de plateforme. Confidence organise les expérimentations.

On pourrait presque décrire le modèle ainsi : Google vend à Spotify les machines invisibles ; Spotify essaie de vendre aux entreprises la manière de ne pas devenir folles quand elles utilisent toutes ces machines.

C’est un marché différent. Les barrières à l’entrée sont différentes. Le plafond potentiel est différent aussi.

La comparaison AWS n’est donc pas une prévision de taille. C’est une comparaison de transformation organisationnelle : le moment où une capacité construite pour soi devient un produit pour les autres.

Spotify possède déjà une autre couche de plateforme, à l’intérieur de la musique

Il existe d’ailleurs une deuxième piste qui pourrait déjà compter davantage financièrement que Portal ou Confidence. Les comptes publics ne permettent pas de comparer les deux, mais elle agit directement sur l’économie du streaming.

Spotify ne gagne pas seulement de l’argent en faisant payer les auditeurs et les annonceurs. L’entreprise construit aussi des mécanismes où les artistes et leurs partenaires paient, directement ou indirectement, pour obtenir davantage d’accès à l’audience Spotify.

Discovery Mode en est un exemple particulièrement clair.

Pour certains artistes éligibles, il n’y a pas de budget publicitaire à verser avant la campagne. À la place, quand un titre sélectionné obtient des écoutes dans certains contextes Discovery Mode, Spotify applique une commission de 30 % sur les royalties d’enregistrement associées à ces écoutes.11

Les autres streams restent hors de cette commission.11

Dans son rapport annuel, Spotify explique plus largement que certains de ses « marketplace programs » contribuent à améliorer sa marge Premium en réduisant le coût net de certaines royalties musicales.2

Il ne faut pas transformer ces deux informations en une équation parfaite : Spotify ne publie pas le détail financier de chaque programme, et tous les bénéfices de marketplace ne sont pas Discovery Mode.

Mais le déplacement est intéressant.

Le service de streaming classique ressemble à ceci : Spotify collecte de l’argent auprès des utilisateurs, puis en reverse une grosse partie à l’écosystème des ayants droit.

Spotify affirme avoir versé plus de 11 milliards de dollars à l’industrie musicale en 2025.12 C’est son propre chiffre, mais il rappelle pourquoi la marge du streaming possède une contrainte structurelle absente d’un pur SaaS : le contenu central du produit appartient en grande partie à d’autres acteurs qu’il faut rémunérer.

Les outils de marketplace renversent partiellement le flux. Spotify possède l’audience, la recommandation et l’interface. Une partie de l’écosystème accepte donc de céder davantage de valeur pour obtenir une meilleure exposition dans cette infrastructure.

C’est une évolution très « plateforme ».

Et peut-être plus importante pour comprendre Spotify que la seule question « combien rapporte Backstage ? ».

Le vrai actif de Spotify est peut-être l’infrastructure entre plusieurs mondes

Spotify dépend de licences conclues avec les ayants droit pour fournir une grande partie du catalogue qui rend son service utile.2

En revanche, il possède de plus en plus de couches entre les participants :

  • l’interface entre auditeurs et catalogues ;
  • les systèmes de recommandation ;
  • les outils marketing pour artistes et labels ;
  • les données d’écoute et d’expérimentation ;
  • les méthodes qui permettent à ses propres équipes techniques d’opérer à grande échelle ;
  • maintenant, certains produits qui exportent ces méthodes vers d’autres entreprises.

C’est là que le parallèle avec Amazon redevient utile.

Amazon a commencé comme détaillant. À force de construire sa propre infrastructure, il a découvert qu’une partie de la machine pouvait devenir un marché en elle-même.

Spotify reste aujourd’hui très loin de ce point avec ses outils développeurs. Rien dans ses comptes ne permet d’affirmer que Portal, Backstage premium ou Confidence représentent déjà une activité financière importante.

Mais ils montrent que Spotify ne pense plus uniquement comme une application de streaming.

L’entreprise sait qu’elle a construit des systèmes que d’autres organisations peuvent vouloir acheter.

Ce qu’il faudrait surveiller maintenant

L’hypothèse deviendra beaucoup plus solide si plusieurs choses apparaissent dans les prochains rapports :

  • Spotify commence à publier le revenu ou l’ARR de ses produits développeurs ;
  • un troisième segment ou une nouvelle catégorie de revenus apparaît dans les comptes ;
  • Portal, Confidence ou les plugins publient des volumes de clients significatifs ;
  • les produits entreprise prennent assez de poids pour que Spotify commente leur effet sur la marge ;
  • les « marketplace programs » côté artistes deviennent eux-mêmes plus transparents financièrement.

Pour le moment, nous sommes avant cette étape.

La bonne conclusion n’est donc pas « Spotify a trouvé son AWS ».

C’est trop tôt, et probablement trop littéral.

La conclusion plus intéressante est que Spotify commence à faire quelque chose qu’Amazon avait fait avant lui : prendre une infrastructure construite pour résoudre ses propres problèmes et essayer d’en faire un produit indépendant.

Amazon a fini par vendre ses serveurs et les services construits autour.

Spotify, lui, commence par vendre sa manière de construire Spotify.