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title: "Saya Irie efface une image, puis la sculpte avec les résidus de gomme"
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category: "craft"
tags: ["art", "sculpture", "Saya-Irie", "gomme", "materiau"]
published_at: "2026-08-19T11:52:00.000Z"
author: "Camille Morel"
translation: "https://irz.fr/en/articles/saya-irie-eraser-residue-sculpture-en.md"
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# Saya Irie efface une image, puis la sculpte avec les résidus de gomme

Saya Irie efface une image imprimée, récupère les résidus colorés puis les travaille comme une pâte pour reconstruire le motif en volume. Le déchet d’un geste devient littéralement la matière du suivant.

La plupart du temps, effacer est une opération de retour en arrière.

On retire une ligne fausse, un mot mal placé, un reste de graphite. La gomme existe pour faire disparaître quelque chose, et les petits rouleaux gris qui s’accumulent sous la main n’ont ensuite qu’une destination assez peu prestigieuse : la poubelle ou le bord de la table, d’où ils seront balayés avec le reste.

**Saya Irie** a construit une pratique entière en refusant cette dernière étape.

Elle efface une image, récupère les résidus de gomme colorés par ce qu’ils ont retiré, puis travaille cette matière malléable pour reconstruire en trois dimensions le motif qui vient de disparaître du papier.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Un kaki et un moineau quittent ainsi un rouleau pour réapparaître à côté sous forme de petites sculptures. Une illustration de livre devient figurine. Le portrait d’un billet disparaît du papier puis revient en volume.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Le procédé ressemble à un tour de passe-passe, mais il devient beaucoup plus intéressant lorsqu’on regarde sa mécanique de près.

Irie ne se contente pas d’utiliser un déchet inhabituel. **Le geste soustractif fabrique directement la matière du geste additif suivant.**

Et cette matière garde une trace physique de l’image détruite.

## Deux gommes

Premier détail important : les sculptures ne tiennent pas grâce à une colle secrète.

Dans un entretien de 2016 consacré à sa méthode de fabrication, Irie recommande d’utiliser deux types de gommes. La première est une gomme ordinaire. La seconde est formulée sans matériaux pétroliers et porte la mention « Non-PVC ».[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Les résidus obtenus ensemble peuvent être travaillés comme une sorte d’argile de gomme malléable.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Ce matériau n’a pas été conçu comme pâte à modeler.

Irie explique l’avoir découvert par hasard avec les gommes qu’elle avait autour d’elle.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php) Ce petit accident de formulation devient ensuite une condition technique de tout le procédé.

La sculpture commence donc avant même l’effacement, avec le choix des gommes capables de produire un résidu cohésif.

> Boucle matérielle
> **Un geste alimente le suivant**
> - Choisir une image dont le pigment peut réellement être retiré.: 1
> - Effacer avec deux gommes compatibles et récupérer les résidus teintés.: 2
> - Pétrir cette matière sans la salir ni trop foncer sa couleur.: 3
> - Sculpter le motif en volume avec de petits outils.: 4
> Le matériau de sculpture n’est pas préparé à côté de l’image : il est produit pendant sa disparition.

## La couleur migre

Il faut préciser ce qui « passe » réellement de l’image à la sculpture.

La masse de la figurine ne vient évidemment pas de l’encre seule. Elle vient surtout des gommes consommées pendant l’opération. Dire que l’image entière « devient » matériellement la sculpture serait donc une jolie phrase et une mauvaise description physique.

Ce que l’effacement prélève réellement, c’est notamment **la couleur**.

Irie raconte que l’idée lui est venue après avoir effacé une partie bleue d’une publicité de journal et observé que les résidus devenaient bleus.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php) Elle a ensuite essayé de pétrir les copeaux produits par les lettres rouges d’un prospectus de supermarché.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

La gomme agit presque comme un outil d’échantillonnage.

Elle prélève le pigment en même temps qu’elle s’use. La matière obtenue porte donc la couleur de la zone disparue, sans qu’Irie ait besoin de repeindre ensuite la sculpture.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Cette contrainte relie très directement la source et le volume final.

On ne choisit pas simplement une couleur dans une boîte de pâte. Il faut la produire en effaçant le bon endroit.

## Le support résiste

Toutes les images ne peuvent pas entrer dans cette boucle.

Le procédé dépend de la manière dont le motif est fabriqué.

Irie indique qu’un rouleau en tissu ne s’efface pas comme du papier et que, sur papier, une impression laser se retire plus facilement qu’une impression jet d’encre.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php) Selon le support, effacer le motif peut prendre davantage de temps que sculpter sa version tridimensionnelle.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

C’est une contrainte fascinante parce qu’elle inverse la hiérarchie habituelle.

Dans une sculpture classique, on choisirait d’abord un matériau adapté au volume. Ici, **la reproductibilité du motif sous forme de sculpture dépend déjà de sa technique d’impression**.

L’image devient aussi un gisement dont la surface, l’encre et le support déterminent si la matière peut être extraite correctement.

Le papier, le toner et la gomme forment ensemble un petit système de fabrication.

## Ne pas toucher

Une fois la matière obtenue, sa manipulation pose un autre problème : les mains la changent.

Irie explique que pétrir directement la pâte de gomme avec les doigts la fait foncer. Elle préfère donc utiliser un petit pilon et évite autant que possible le contact direct pendant la mise en forme.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

> Illustration: Étape de fabrication d’une sculpture de Saya Irie à partir de résidus de gomme. La matière est suffisamment malléable pour être travaillée comme une pâte, mais Irie évite de la manipuler directement avec les doigts afin de préserver sa couleur. Credit: [Saya Irie, photo Nakasai Chiya / The Japan Forum](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php).

Pour la sculpture elle-même, l’outillage devient minuscule : cutter, crochet, aiguille, cure-dents et autres instruments fins servent à pousser, couper et détailler la matière.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

L’étrangeté du médium cache donc une pratique assez familière de sculpteur.

Il faut contrôler la couleur, la texture, les marques d’outil et la pression appliquée à une matière molle. La différence est que le stock disponible a été produit par l’étape précédente et qu’il n’est pas totalement interchangeable.

Si une zone fournit trop peu de matière d’une certaine teinte, on ne peut pas simplement ouvrir un pot identique sans casser la logique du travail.

## Inventer le dos

Transformer une image en sculpture crée encore une difficulté que la gomme ne résout pas.

Une image ne montre qu’un point de vue.

La sculpture doit avoir un dos.

Irie explique que l’une des difficultés consiste précisément à fabriquer les parties qui n’existaient pas dans l’image d’origine.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php) Elle cherche à imiter le motif aussi fidèlement que possible, mais doit compléter par imagination tout ce que le support bidimensionnel ne documente pas.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Le procédé ne ressemble donc pas à une simple extrusion de pixels en profondeur.

L’effacement fournit la matière et la référence visuelle, pas la géométrie complète.

Le passage de 2D à 3D demande donc une interprétation.

Le sculpteur doit décider à quoi ressemble l’arrière d’un animal vu de profil, comment une draperie continue hors champ ou quelle épaisseur donner à une forme qui n’en possédait aucune sur le papier.

La reconstruction fabrique littéralement de l’information absente.

## Vingt gommes

Le procédé semble presque miniature, jusqu’à ce qu’on regarde certaines pièces.

Pour une sculpture du bodhisattva Kannon réalisée à partir d’un rouleau peint, Irie indique avoir utilisé **20 gommes** et environ **six mois**, recherche du rouleau comprise.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

> Illustration: Sculpture du bodhisattva Kannon par Saya Irie devant le rouleau dont l’image a été effacée. Le Kannon est l’une des plus grandes pièces décrites par Irie dans son entretien de 2016 : vingt gommes et environ six mois de travail, recherche du rouleau comprise. Credit: [Saya Irie, photo Nakasai Chiya / The Japan Forum](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php).

L’échelle révèle une autre facette du processus.

Plus la figure est grande, plus l’effacement devient lui-même une phase de production longue. Il faut générer assez de matière, préserver les teintes et continuer à travailler avec une substance dont les propriétés n’ont jamais été pensées pour une sculpture de conservation.

Le « déchet » n’est donc pas une ressource gratuite.

Il coûte du temps à fabriquer.

Et parfois le temps d’extraction dépasse celui de la mise en forme.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

## Détruire la valeur

L’une des premières œuvres importantes d’Irie vient d’un billet de banque.

Pour son projet de fin d’études, elle a effacé le portrait imprimé sur un billet puis sculpté la personne représentée avec les résidus.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Le choix introduit une seconde transformation, cette fois économique.

Le billet endommagé perd sa fonction monétaire. La figurine qui en résulte entre, elle, dans un système de valeur artistique. Irie raconte même qu’un représentant de la Banque du Japon est venu vérifier l’œuvre lors de l’exposition et qu’elle a été soulagée d’apprendre que son geste ne posait pas le problème juridique qu’elle craignait.[1](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)

Cette anecdote évite de réduire la série à un joli recyclage.

Le matériau circule entre plusieurs statuts : gomme de bureau, déchet, pâte de sculpture, œuvre. Le support subit lui aussi un changement : illustration, objet effacé, parfois objet devenu inutilisable dans sa fonction initiale.

Le processus produit donc autant des déplacements de valeur que des volumes.

## Effacer puis ajouter

L’histoire de la sculpture est remplie d’oppositions pratiques.

Tailler la pierre retire de la matière. Modeler l’argile en ajoute et la déplace. Mouler reproduit. Assembler combine des éléments déjà existants.

Le procédé d’Irie est intéressant parce qu’il fait dépendre une opération de l’autre.

La soustraction crée le stock de l’addition.

> Soustraire / ajouter
> **Les deux opérations sont liées**
> - L’image perd progressivement sa représentation et la gomme se transforme en résidu coloré.: Effacer
> - Le résidu est conservé au lieu d’être traité comme un déchet de correction.: Collecter
> - La matière est pétrie puis sculptée pour retrouver le motif en volume.: Modeler
> - Les parties invisibles dans l’image doivent être inventées pour que le volume existe de tous côtés.: Compléter
> Le procédé compte davantage que la rareté du matériau : chaque phase fabrique les conditions de la suivante.

C’est aussi ce que souligne un texte publié sur le site de l’artiste à propos d’*Ebisu Dust* : effacer une image bidimensionnelle puis produire un objet tridimensionnel entraîne à la fois un changement de phase de représentation et un déplacement de valeur, du résidu considéré comme déchet vers l’œuvre.[2](https://www.sayairie.com/texts)

Le concept reste lisible parce que la matière n’est jamais arbitraire.

Si Irie sculptait un poisson avec des copeaux de gomme récupérés au hasard, l’étrangeté du matériau suffirait peut-être à attirer l’attention, mais la boucle serait rompue.

Dans ses œuvres, le poisson est fabriqué en effaçant ce poisson.

La source doit perdre quelque chose pour que son double en volume puisse exister.

## Le procédé d’abord

C’est pour cela que ces sculptures résistent assez bien au piège du « matériau insolite ».

Le premier réflexe est évidemment de regarder de très près et de penser : c’est vraiment fait avec des résidus de gomme ?

Mais cette surprise ne porte l’œuvre que quelques secondes.

La suite est dans la relation entre les étapes : l’image fournit la couleur, sa disparition produit le matériau, la matière doit être manipulée sans perdre cette couleur, puis la sculpture doit inventer ce que le dessin ne montrait pas.

L’objet final est presque une preuve que tout le processus a eu lieu.

Cette attention au passage entre papier, image et volume explique aussi pourquoi la sélection récente d’Irie pour **Women to Watch 2027: A Book Arts Revolution** au National Museum of Women in the Arts est cohérente avec sa pratique, même si son travail déborde largement le livre d’artiste au sens classique.[3](https://nmwa.org/exhibitions/women-to-watch-2027-a-book-arts-revolution/)

Ses œuvres demandent ce qu’un support imprimé peut encore devenir lorsqu’on cesse de le traiter comme une surface intouchable.

Irie ne recycle donc pas simplement des copeaux.

Elle conçoit une chaîne où **la disparition d’une représentation fabrique les conditions matérielles de son retour**.

C’est cette boucle, bien plus que la gomme elle-même, qui fait tenir la sculpture.

## References

1. [The Japan Forum, Erasing to Create: Pictures into Sculptures, entretien avec Saya Irie, 2016](https://www.tjf.or.jp/clicknippon/en/mywayyourway/09/post-25.php)
2. [Saya Irie, Texts — Ebisu Dust](https://www.sayairie.com/texts)
3. [National Museum of Women in the Arts, Women to Watch 2027: A Book Arts Revolution](https://nmwa.org/exhibitions/women-to-watch-2027-a-book-arts-revolution/)
