Prusa a désormais deux réponses sur Printables, autour d’une question simple : que faire quand un créateur veut publier les fichiers d’un objet, tout en gardant un contrôle sur ce que les entreprises en feront ?
La première, connue depuis longtemps dans l’open hardware, est CERN-OHL-S v2. Elle laisse n’importe qui fabriquer et vendre un objet dérivé, avec une forte réciprocité sur les sources.56 Prusa vient justement de l’ajouter aux choix proposés sur Printables.1
La seconde est sa propre Open Community License, passée en version 1.1 le 24 juin 2026.1 Elle part dans une autre direction. Le particulier reçoit des libertés très larges pour utiliser, copier, modifier et partager. L’entreprise, elle, ne peut répliquer le produit ou ses dérivés pour les vendre qu’après avoir obtenu un accord commercial séparé.2
Ce détail ne fait pas seulement varier le niveau de copyleft. Il change de famille.
Au sens de la définition de l’Open Source Hardware Association, OCL n’est pas une licence open-source hardware. Pour relever de l’OSHW, le texte doit permettre la fabrication, la vente, la distribution et l’usage commercial des produits issus des fichiers (avec ces activités libres de redevance).34
Prusa ne cache d’ailleurs pas cette différence. Dans son propre billet, l’entreprise présente CERN-OHL-S comme l’option qui autorise fabrication, vente et entraînement de modèles d’IA tant que les dérivés restent ouverts, puis propose OCL à côté pour les créateurs qui veulent d’autres limites.1
L’expérience intéressante est ailleurs. Peut-on construire une culture de partage matériel proche de l’open source pour les particuliers, puis empêcher un concurrent d’industrialiser gratuitement le même design ?
Deux publics
Le texte OCL v1.1 tient en 56 lignes dans son dépôt GitHub. Sa séparation fondamentale n’est pas permissif contre copyleft, mais end user non commercial contre business user commercial.2
Pour le premier, le contrat est généreux. L’utilisateur peut employer, copier, modifier ou « hacker » l’objet et ses composants. S’il distribue un dérivé, il doit le republier sous OCL. La version 1.1 a même resserré cette règle, car v1.0 acceptait encore certains régimes non commerciaux et share-alike.2
Pour l’entreprise, les droits sont beaucoup plus étroits. Elle peut utiliser le produit et l’adapter à ses besoins internes, y compris en production, donc employer une machine OCL comme outil pour fabriquer un autre produit. En revanche, copier ou répliquer commercialement l’objet OCL lui-même, ses composants ou ses dérivés demande un accord séparé, sauf pour la réparation interne.2
Prusa donne un exemple très clair. Une entreprise peut utiliser un outil OCL pour fabriquer des écouteurs. Si une société modifie ensuite cet outil et veut vendre sa version (plutôt que l’utiliser en interne), elle doit demander un accord commercial.2
Voilà pourquoi appeler ce système simplement « copyleft hardware » serait trompeur. Le copyleft classique impose des obligations quand on redistribue, mais ne réserve pas la fabrication commerciale à l’auteur original. OCL fait les deux, avec une réciprocité sur certains dérivés et une frontière commerciale.23
Quatre modules
La nouveauté visible de v1.1 est son système d’add-ons. Prusa parle de plugins, le dépôt de conditions modulaires. Le créateur peut les empiler sur OCL (le texte de base reste identique).12
Il y en a quatre pour le moment.
GAtt impose de conserver l’attribution sur les dérivés non commerciaux. SWAtt transpose cette idée au logiciel, avec identification visible dans l’interface et le code source. Micro introduit un seuil de chiffre d’affaires, tandis que RnD limite l’usage interne d’une entreprise à la recherche et au prototypage.2
Le système donne l’impression d’un sélecteur de permissions, pourtant le dépôt dit l’inverse : un add-on ne peut qu’ajouter une condition, il ne retire rien au tronc commun et ne peut en affaiblir aucune règle.2
C’est particulièrement important pour Micro.
Le million
Prusa décrit Micro v1 comme un moyen de ne pas « accabler » les petites entreprises avant d’atteindre la taille où, selon lui, une discussion commerciale devient raisonnable.1
Le texte exact est plus facile à comprendre si on part de la licence de base. Une société de moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires ne gagne pas le droit de vendre des copies d’un design OCL. Cette réplication commerciale reste interdite par le tronc commun.2
Le plugin agit dans l’autre direction : au-dessus de 1 000 000 € de chiffre d’affaires brut sur les douze derniers mois (affiliés compris), l’entreprise ne peut plus utiliser le produit, ses composants ou ses dérivés « in any way » et doit d’abord obtenir un accord commercial séparé.2
Autrement dit, Micro n’ouvre pas d’exception commerciale sous un million. Il ferme une partie des usages internes gratuits au-dessus du million.
RnD fonctionne dans le même sens. Il redéfinit l’usage interne commercial permis par OCL comme uniquement de la recherche et du développement. Une entreprise peut expérimenter, prototyper et mettre au point sa propre création (donc utiliser le design en R&D). La fabrication au-delà de ce cadre demande un nouvel accord.2
Les plugins restent intéressants comme mécanisme, parce qu’ils rendent les préférences du créateur lisibles et combinables. Il faut seulement les lire comme des limiteurs empilables, pas comme les cases d’un Creative Commons où chaque option ouvrirait une liberté différente.
Le mot open
Cette distinction devient délicate parce que les cultures open source ont déjà donné un sens précis au droit d’usage commercial.
La définition OSHWA exige qu’une licence permette à toute personne de fabriquer, vendre, distribuer et utiliser le matériel ou ses dérivés. Elle précise aussi qu’une licence qui interdit l’usage commercial n’est pas compatible avec l’open-source hardware.34
CERN-OHL v2 a justement été rédigée pour le matériel, puis approuvée par l’Open Source Initiative en 2021. Elle existe en trois variantes (permissive, faiblement réciproque et fortement réciproque).567 Même la variante forte (celle que Prusa compare au GPL) conserve la liberté de fabriquer et de commercialiser. La contrainte porte sur la disponibilité du design dérivé, pas sur le droit de le vendre.16
Prusa semble très conscient de cette séparation puisqu’il propose désormais les deux sur Printables et décrit CERN-OHL-S comme l’option adaptée lorsque fabrication commerciale et IA restent autorisées sous réciprocité.1
OCL mérite donc son propre nom, Open Community License, plutôt que Open Source Hardware License.
Ce n’est pas un reproche. OSHWA rappelle elle-même que l’open source n’est qu’une façon parmi d’autres de partager, et encourage aussi les formes de collaboration qui sortent de sa définition.3
Anti-mining
OCL ajoute encore une frontière absente des licences open hardware classiques : le text and data mining systématique ou automatisé, ainsi que toute collecte automatisée « in relation to the product », demandent en principe une autorisation explicite.2
La formulation surprend dans une licence qui couvre aussi du matériel physique. Le billet de Prusa éclaire cependant l’intention. L’entreprise oppose cette interdiction à CERN-OHL-S, dont elle dit explicitement que les fichiers peuvent servir à l’entraînement en IA.1
Là encore, le choix peut répondre à une demande réelle de créateurs, tout en éloignant un peu plus OCL du principe open source selon lequel le donneur de licence ne sélectionne pas les champs d’usage permis.
Pourquoi inventer
Il reste alors la question la plus intéressante : pourquoi écrire ce nouveau cadre si CERN-OHL existe déjà ?
Prusa donne une réponse assez concrète. L’entreprise veut permettre réparation, modification, apprentissage et remix communautaire, mais considère qu’un fabricant qui récupère des fichiers publics pour en vendre industriellement une copie exacte ne participe pas à la même relation.12
Le billet relie aussi cette démarche à la protection des brevets et des designs. Prusa cite son combat contre un brevet de design américain portant sur Lucky 13 et explique vouloir davantage de voies contractuelles pour empêcher appropriation, verrouillage fournisseur et patent trolling.1
Le résultat ressemble moins à un régime de liberté universelle qu’à un contrat de frontière autour d’une communauté : très permissif dans certains usages, il devient beaucoup plus négocié dès que la réplication devient un business.
C’est précisément le problème que les licences open source historiques refusent de résoudre par discrimination entre petits, grands, amateurs et entreprises. Elles préfèrent donner les mêmes libertés à tous, quitte à utiliser le copyleft pour forcer le partage des améliorations.36
Prusa choisit l’autre compromis.
Un laboratoire
Cette divergence rend OCL plus intéressante qu’un simple renommage de clause non commerciale.
La version 1.1 reconnaît qu’une licence unique ne couvre pas bien un fan shroud de hobbyiste, un appareil de laboratoire universitaire et un produit industriel. Son système de modules essaie de rendre ces intentions explicites, versionnées et transmissibles aux dérivés.12
C’est aussi un vrai test de gouvernance. Le dépôt impose que seuls les add-ons définis officiellement puissent être utilisés, chacun avec sa propre version, et les dérivés doivent les conserver.2 Cela évite que chaque upload invente sa clause maison, au prix d’un nouveau standard qu’il faudra maintenir, interpréter et faire reconnaître.
Prusa affirme que des milliers de projets utilisent déjà OCL sur Printables et cite des groupes de recherche de Berkeley et du MIT.1 La question n’est donc plus seulement de savoir si le texte est élégant. Il faut voir si, en pratique, une communauté comprend la différence entre « modifier », « distribuer », « usage interne », « répliquer commercialement », Micro et RnD (six notions déjà assez proches), sans transformer chaque fichier 3D en mini consultation juridique.
Le meilleur signe de maturité est peut-être que Printables affiche désormais OCL et CERN-OHL-S côte à côte. Le créateur peut choisir entre deux philosophies au lieu de faire semblant qu’elles sont identiques.
L’une dit vous pouvez vendre, mais vous devrez partager. L’autre dit vous pouvez partager, mais vendre la copie demandera souvent de négocier.
Ce n’est pas une nuance de licence. C’est deux définitions différentes de ce que signifie ouvrir un objet.
