En mars 2026, PINE64 a fait un choix assez inhabituel pour une marque de matériel : plutôt que vendre certains appareils beaucoup plus cher, la boutique a préféré arrêter leur production pour le moment.1

Les modèles concernés sont le PineTab2, le PineNote et le PinePhone. PINE64 attribue directement cette décision à la pénurie de DRAM et précise que le fondateur de PineStore, TL Lim, ne souhaite pas augmenter fortement les prix.1 Le stock restant continue d’être vendu, mais aucune nouvelle série n’est prévue tant que cette équation ne redevient pas acceptable.

Ce n’est pas exactement « PINE64 quitte le hardware Linux à cause de la bulle IA ». La formule est plus spectaculaire que les faits. Le blog parle d’une pénurie de DRAM, d’un risque financier déjà élevé sur le PinePhone 2 et d’un marché où des téléphones Android d’occasion, moins chers et plus puissants, peuvent désormais servir de base à Linux mobile.1

Le marché mémoire, lui, montre très bien la pression venue des grands centres de calcul. TrendForce décrit en 2026 des fabricants qui déplacent une partie de leur capacité vers la mémoire destinée aux infrastructures de calcul, avec une offre conventionnelle beaucoup plus tendue et des hausses brutales sur la DRAM.23

Le cas PINE64 montre surtout ce qui arrive quand ce choc atteint une entreprise qui fabrique en petites séries. Et là, la marge de manœuvre se réduit vite.

Un composant banal peut casser toute la gamme

La RAM n’est pas l’élément qui donne son identité à un PinePhone ou à un PineNote. On achète ces machines pour leur ouverture, leur Linux, leur possibilité de flasher le système, leur communauté. Pourtant, une mémoire devenue trop chère suffit à rendre une nouvelle série difficile à lancer.1

C’est l’une des cruautés de la fabrication électronique. Le composant le moins romantique de la nomenclature peut décider si le produit existe. Pourquoi ? Parce qu’il faut quand même l’acheter, en volume, avant de vendre la machine.

PINE64 ne dit pas publiquement quelle fraction exacte du coût de chaque appareil vient de la DRAM, ni quelle hausse aurait été nécessaire pour conserver les mêmes marges. On n’a pas les éléments pour inventer une nomenclature chiffrée crédible. Et ce serait assez pratique, mais faux. Ce qu’on sait est plus simple : la boutique juge la hausse suffisamment importante pour préférer suspendre la production plutôt que la répercuter fortement sur ces appareils.1

Cette décision révèle quelque chose sur le positionnement de PINE64. Un PineTab2 ou un PinePhone ne peut pas simplement absorber n’importe quel prix sous prétexte qu’il est ouvert. Au-delà d’un seuil, l’appareil finit en concurrence avec du matériel grand public plus puissant ou avec l’occasion.

Les gros acheteurs ont une autre relation au marché mémoire

TrendForce décrit un marché 2026 où les fournisseurs privilégient les applications serveur et où les grands clients cloud sécurisent une partie de leurs approvisionnements avec des accords pluriannuels.23

Au deuxième trimestre, l’institut prévoyait une hausse de 58 à 63 % des prix contractuels de la DRAM conventionnelle par rapport au trimestre précédent, après une première partie d’année déjà extrêmement tendue.2 Au troisième trimestre, la hausse prévue ralentit à 13–18 %, mais TrendForce continue de parler d’un marché sous-approvisionné et d’une capacité dirigée vers les usages serveur.3

Ces chiffres décrivent le marché, pas les prix réellement payés par PINE64. Mais ils montrent dans quel bain un petit constructeur doit négocier, avec beaucoup moins de volume en face.

Un grand OEM peut acheter des volumes considérables, répartir une hausse sur plusieurs gammes, négocier des contrats de long terme, ou accepter une marge plus faible sur une référence stratégique. En face, un fabricant de niche dispose de moins de leviers. Il commande moins. Il répartit moins. La commande est plus petite, la gamme plus étroite, et le prix final fait directement partie de l’intérêt du produit.

Le petit constructeur n’est pas moins bon pour autant. Il négocie simplement avec une asymétrie énorme dans la chaîne d’approvisionnement.

Le faible volume rend chaque décision plus visible

PINE64 fonctionne aussi avec une logique particulière : les appareils servent souvent de plateformes ouvertes dont une partie importante de la valeur vient du travail communautaire autour du logiciel.

Cette organisation réduit certains coûts de développement centralisés, mais elle ne rend pas le silicium moins cher. En pratique, il faut toujours acheter SoC, mémoire, écrans, PCB, batteries, puis financer une série de production. Rien de tout ça ne disparaît.

À faible volume, une hausse de composant se dilue mal. Ajouter 30 ou 50 dollars à un téléphone de niche peut changer brutalement la comparaison avec un Android d’occasion. Le blog PINE64 le dit d’ailleurs explicitement pour le PinePhone 2 : au-delà de la pénurie actuelle, la marque considère aussi le projet financièrement risqué parce que la communauté Linux mobile peut porter son logiciel sur du matériel Android moins cher et plus puissant.1

La pénurie ne crée pas seule la fragilité. Mais elle appuie là où le modèle économique était déjà serré. Et ça se voit vite.

Toute la gamme n’est pas arrêtée

Autre nuance importante : PINE64 n’a pas suspendu toute sa production.

Le billet de mars indique que PineTime, PineBuds, Pinecil et PineVoice ne sont pas touchés de la même manière.1 En mai, PINE64 annonçait même le début de production du PineVoice et la réception de nouveaux échantillons du PineTime Pro.

Ça permet d’écarter une lecture trop large du type « le hardware open source n’est plus viable ». Mais en réalité, pourquoi certains appareils continuent-ils à sortir ? Parce que tous n’embarquent pas les mêmes composants, ni les mêmes contraintes. Certains appareils restent fabriqués parce que leur architecture, leur nomenclature ou leur dépendance à la mémoire ne les expose pas au même choc.

La bonne unité d’analyse n’est pas la marque entière. C’est chaque produit. Son coût. Son volume. Ses composants. Et ce qu’il doit coûter pour rester intéressant.

L’ouverture ne protège pas contre l’économie des composants

Le cas PINE64 est intéressant parce qu’il sépare deux formes d’ouverture qu’on confond facilement.

La première est technique : bootloader accessible, Linux, documentation, firmware modifiable, communauté capable de maintenir le logiciel. Sur ce terrain, PINE64 a construit quelque chose de rare.1

La deuxième forme d’ouverture serait économique : continuer à fabriquer ce matériel même quand le marché des composants se retourne. Cette ouverture-là n’existe pas. Une petite société achète les mêmes familles de composants que les acteurs beaucoup plus gros, mais avec beaucoup moins de volume en face des fournisseurs.

On peut rendre un téléphone flashable. Mais comment rendre sa RAM indépendante du marché mondial ? On ne peut pas.

C’est probablement la leçon la plus utile de cette suspension, et elle est assez terre à terre. Le hardware ouvert ne vit pas dans un univers parallèle de PCB et de bonnes intentions. Il dépend d’usines, de contrats, de volumes minimaux et de composants dont les priorités industrielles peuvent changer très loin de la communauté qui utilisera l’objet.

PINE64 a choisi de ne pas masquer cette tension par une hausse massive de prix. Pour quelques appareils, la réponse actuelle est assez brutale : mieux vaut ne pas fabriquer une nouvelle série que fabriquer un produit qui n’a plus de sens à son prix final.