---
title: "Le concert qui ne craquait pas"
locale: "fr"
url: "https://irz.fr/fr/articles/magnetophon-montage-radio-fr"
markdown_url: "https://irz.fr/fr/articles/magnetophon-montage-radio-fr.md"
category: "ideas"
tags: ["radio", "bande magnétique", "histoire des techniques", "montage", "audio"]
published_at: "2026-08-25T12:30:00.000Z"
author: "Arthur Lacoste"
translation: "https://irz.fr/en/articles/magnetophon-tape-editing-radio-en.md"
---

# Le concert qui ne craquait pas

Des orchestres allemands diffusés toute la nuit, trop purs pour des disques : ce détail a mené un ingénieur américain jusqu'au Magnetophon, la machine qui a rendu le montage sonore invisible, banal, puis universel.

Pendant la guerre, la BBC s'arrête à minuit. Jack Mullin, ingénieur du Signal Corps américain stationné au Royaume-Uni depuis 1943, travaille sur des liaisons radio que le radar brouille joyeusement ; le soir, pour continuer à écouter de la musique, il tourne simplement le cadran du récepteur vers l'Allemagne.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Le signal est fort, les programmes abondent, et de grands orchestres jouent jusque tard dans la nuit.

Mullin est un professionnel du son. À l'époque, distinguer un disque d'un direct à l'oreille fait partie des réflexes du métier : un disque craque, claque, souffle. Or ces orchestres allemands nocturnes ne craquent pas. Du tout. Trop propres pour des gravures, donc forcément du direct ? À trois heures du matin, tous les soirs, avec des orchestres entiers mobilisés ? Quelque chose ne colle pas.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Ce « quelque chose », c'était une machine : le Magnetophon, développé par l'allemand AEG avec la bande magnétique d'I.G. Farben. Et son histoire dépasse largement la question de la fidélité sonore. Parce qu'une bande de bonne qualité se coupe et se recolle sans laisser de trace audible, le Magnetophon a rendu le montage invisible. Une fois le montage invisible, il devient banal. Une fois banal, il devient la norme de toute la production audio qui suit. Entre une cigarette dorée, la propagande nazie, un chanteur fatigué par les fuseaux horaires et une blague jugée trop osée, c'est toute notre manière de fabriquer du son qui se joue.

## Une cigarette dorée

L'histoire commence hors de l'audio, dans le papier à cigarettes. Au début des années 1920, Fritz Pfleumer fabrique des produits papetiers industriels à Dresde. Les cigarettes haut de gamme ornent leur bout d'un vrai liseré d'or ; les fabricants bon marché imitent avec du papier coloré, dont le colorant tache les lèvres des fumeurs. Pfleumer met au point un procédé moins cher : une poudre de bronze appliquée pour simuler le doré.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

Pfleumer ne travaille pas dans le son, mais il connaît l'idée dominante du moment : l'enregistrement magnétique sur fil d'acier, breveté par le Danois Valdemar Poulsen en 1898. Son raisonnement tient en peu de mots : si l'on sait coller une poudre métallique sur du papier, pourquoi ne pas remplacer le fil par une bande de papier recouverte de matière magnétisable ? Il dépose son brevet de « papier sonore » en 1928, avec un appareil pour le lire. La qualité est médiocre, le papier se déchire, mais deux propriétés changent tout : la bande peut être découpée, donc montée, et elle peut être effacée, donc réutilisée.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

Pour industrialiser, Pfleumer signe avec AEG en 1932. Hermann Bücher, président du conseil d'administration, suit le projet personnellement et obtient que la partie bande revienne à I.G. Farben — la future BASF — dirigée par son ami Wilhelm Gaus. AEG fait la machine, I.G. Farben fait le ruban.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

## Berlin, 1935

Le lancement prévu à l'exposition radiophonique de Berlin en 1934 est annulé deux jours avant l'ouverture : le produit n'est pas prêt. Un an plus tard, les défauts sont corrigés et le Magnetophon fait sensation à la Funkausstellung 1935. Le K1, premier magnétophone à bande produit industriellement, doit beaucoup aux travaux de l'ingénieur Eduard Schüller.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

AEG reçoit des demandes pour toutes sortes de variantes : un modèle combiné à un téléphone, un lecteur de musique préenregistrée, une version spéciale pour ajouter une réverbération artificielle aux concerts en plein air. La bande plastique, bien plus légère que les bandes d'acier massives des machines concurrentes, rend l'appareil plus petit et moins coûteux ; dès la fin des années 1930, les radios allemandes l'utilisent régulièrement.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[4](https://ethw.org/Magnetophon)

Dès 1936, le K3 esquisse la formule du reportage : micro carbone, amplificateur et haut-parleur embarqués pour un système d'environ 50 kilos tout de même.[6](https://de.wikipedia.org/wiki/Magnetophon) En 1938 arrive le K4, première réussite commerciale de la lignée. Sa vitesse de 77 cm/s avec 1 000 mètres de bobine donne environ vingt-deux minutes par passe, un confort considérable face aux cires et aux disques ; cette valeur choisie par AEG restera longtemps la vitesse standard des radios, et sa conversion américaine fixera un standard mondial.[6](https://de.wikipedia.org/wiki/Magnetophon)

## L'orchestre déçu

Le chemin reste semé d'échecs sonores. En 1936, Sir Thomas Beecham dirige le London Philharmonic en tournée en Allemagne et un concert de Mozart est enregistré sur un K2 tournant à 100 cm/s, avec la bande noire à l'oxyde ferreux de l'époque. Au retour de l'enregistrement, la distorsion et le bruit déçoivent profondément le chef et ses musiciens.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

La chimie progresse ensuite rapidement : en 1939, l'oxyde noir laisse place à l'oxyde ferrique rouge Fe2O3, dont la formule devient un standard mondial jusqu'à l'apparition des bandes au dioxyde de chrome dans les années 1970. Détail savoureux : la bande du concert raté de Beecham a survécu jusqu'aux années 1990, été transférée, puis la bobine originale a disparu.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

## Quarante kilohertz invisibles

Restait le bruit de fond. La polarisation continue améliorait déjà les enregistrements, mais le saut vient d'une découverte de la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft, la radiodiffusion d'État : autour de 1940-1941, les ingénieurs Hans Joachim von Braunmühl et Walter Weber mettent au jour la polarisation alternative. Dans la version souvent racontée, une machine renvoyée « en réparation » produisait des enregistrements extraordinaires parce que son amplificateur de polarisation oscillait au lieu de rester stable.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

Le principe consiste à ajouter au signal utile une haute fréquence inaudible, typiquement entre 40 et 150 kHz, qui linéarise la réponse de la bande et réduit fortement la distorsion, surtout dans les passages doux.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track) Précision honnête : IEEE Spectrum rattache ce progrès au K4 de 1938, tandis que les historiens du sujet situent la découverte effective chez la RRG quelques années plus tard ; le plus juste est de dire que le K4 apporte la machine fiable et l'AC bias la fidélité.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

Le résultat, lui, ne fait de doute chez personne : les auditeurs ne distinguent plus l'enregistrement du direct.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track) La RRG enregistre concerts, opéras et discours à la chaîne. Des enregistreurs stéréo existent dès 1943 ; environ 250 bandes stéréo sont réalisées avant la fin de la guerre, dont trois seulement nous sont parvenues, parmi lesquelles un Concerto « Empereur » de Beethoven avec Walter Gieseking. En 1944, Richard Strauss dirige la Philharmonie de Vienne dans ses poèmes symphoniques devant les microphones de la Staatsoper, sur bande.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

> Magnetophon
> **De la cigarette au direct truqué**
> - Fil d'acier de Poulsen.: 1898
> - Brevet du papier sonore.: 1928
> - K1 à la Funkausstellung.: 1935
> - AC bias : la fidélité.: 1941
> Sources : IEEE Spectrum, Museum of Magnetic Sound Recording

## Le secret d'État

Le régime comprend vite l'intérêt de la machine. Les discours de Hitler sont diffusés à l'antenne depuis des stations situées dans des villes où il ne se trouve pas, ce qui complique sérieusement le travail de localisation des Alliés ; pour l'historiographie technique, le Magnetophon devient littéralement une arme de propagande destinée aux longues harangues du Führer.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[4](https://ethw.org/Magnetophon)

Le dispositif reste un secret industriel jalousement gardé. Les services de renseignement alliés savent que les Allemands disposent d'un procédé d'enregistrement nouveau, mais ignorent tout de sa construction ; il faut attendre la découverte de machines en état de marche pendant l'invasion de 1944-1945.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

L'ironie, c'est que le secret avait failli sauter avant la guerre. En novembre 1937, l'affiliée américaine d'AEG à Schenectady reçoit un Magnetophon et le montre aux ingénieurs de General Electric tout proches. Ceux-ci balayent la technologie d'un revers de main. L'anecdote vient de l'historien Friedrich K. Engel, spécialiste du dossier.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track) Je trouve ce détail plus instructif que bien des récits de rupture technologique : la machine était là, démontrée, fonctionnelle, et le refus venait d'une certitude culturelle — le direct n'a pas besoin de copie.

> Illustration: Machine d'enregistrement AEG à bande dans un studio de radiodiffusion dans les années 1940. Un enregistreur AEG dans les années 1940 : la machine qui enregistrait les concerts nocturnes écoutés par Mullin. Credit: [Archives Yle (radio finlandaise) / Domaine public](https://www.flickr.com/photos/ylearkisto/29436846066/).

## Deux valises

Revenons à Mullin. Quand les Alliés progressent en Allemagne, son travail consiste à inspecter le matériel abandonné et à rédiger des rapports. Un officier britannique croise sa route et lui parle, tout excité, d'une machine à bande aperçue à Radio Francfort. Mullin reste poli et sceptique : « je me suis dit qu'il devait avoir une oreille de plomb ». Un ingénieur sait ce que valent les enregistreurs à bande de l'époque.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Il va quand même jeter un œil. Le studio tient dans une maison, près de Bad Nauheim. On lui apporte une bobine, on appuie sur lecture. « C'est là que j'ai eu le déclic. Jamais, de ma vie, je n'avais rien entendu de tel. »[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Mullin obtient de garder deux machines démontées, une provision de cinquante bobines et des schémas. Un certificat militaire de 1945 autorisant ce rapatriement existe toujours : il est conservé à Stanford, dans le fonds Mullin-Palmer de l'Archive of Recorded Sound, et décrit le butin comme du matériel de code Morse capturé.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[5](https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt5k4036nc_aspace_ref162_6i6) De retour en Californie, il fait la tournée des studios de cinéma avec ses valises ; personne ne se bouscule. Lui ne doute de rien : « C'étaient, en fait, les seuls enregistreurs des États-Unis à offrir une telle fidélité. Rien ne sonnait comme mes deux petites machines allemandes », racontera-t-il plus tard.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

> Illustration: Jack Mullin présentant un magnétophone Magnetophon devant un auditoire. Mullin et son Magnetophon devant un public d'ingénieurs américains : les démonstrations à répétition qui n'intéressaient presque personne, avant Crosby. Credit: [Domaine public / Wikimedia Commons](https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jack_Mullin_demonstration_1945.gif).

## NBC dit non

Il manque un client, et le client s'appelle Bing Crosby. En 1944, chanter pour les troupes alliées ou pour la moitié des foyers américains, c'est la même voix : son Kraft Music Hall sur NBC rassemble autour de cinquante millions d'auditeurs par semaine selon l'archiviste Robert Bader.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Mais l'homme est épuisé. Chaque émission doit être jouée deux fois, à trois heures d'intervalle, pour que les deux côtes l'entendent en soirée. Il demande simplement à enregistrer une seule fois et de partir se reposer.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

> Illustration: Bing Crosby chantant devant des soldats alliés lors de l'ouverture d'une cantine à Londres. Crosby chante pour les troupes alliées à Londres en 1944. La plus grande star de la radio américaine voulait simplement travailler moins. Credit: [National Archives (NARA) / Domaine public](https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bing_Crosby,_stage,_screen_and_radio_star,_sings_to_Allied_troops_at_the_opening_of_the_London_stage_door_canteen_in.._-_NARA_-_531210.tif).

L'obstacle est technique autant que culturel. On enregistre alors sur disques de transcription de 78 tours, dont les clics et les craquements signalent immédiatement l'absence de direct ; NBC craint que personne n'écoute une émission « en conserve ». La légende veut que Crosby ait plaidé sa cause en haut lieu ; il a en réalité envoyé ses avocats, et la réponse a été non.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Crosby quitte donc la NBC pour une année, puis signe chez ABC, jeune réseau qui accepte tout ce que les grandes chaînes refusent.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

Première saison de Philco Radio Time, enregistrée sur disques : les audiences dégringolent, les enquêtes indiquent que Bing « sonne loin ».[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

## Le test du rideau

Octobre 1946. Dans un auditorium de la MGM, Mullin a installé son Magnetophon face à un orchestre symphonique et à une salle remplie de dirigeants hollywoodiens. L'orchestre joue, Mullin enregistre, puis on abaisse le rideau de scène. La musique s'arrête ; depuis les coulisses, une voix lance : « Très bien les gars, encore une prise. Un, deux, trois, quatre. » L'orchestre attaque de nouveau — et le rideau se relève en pleine exécution. Sur scène, les musiciens circulent, fument, se serrent la main. C'est la machine qui joue leur concert, note pour note.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

« Ce soir-là, ça a fait mouche », se souviendra Mullin. Murdo MacKenzie, producteur technique de Crosby, assiste à la démonstration et organise immédiatement une présentation privée. Crosby est conquis et injecte 50 000 dollars dans Ampex, la petite société qui industrialise la version américaine du Magnetophon — l'équivalent d'environ 800 000 dollars actuels. Mullin devient son chef ingénieur du son, et 3M développe la bande américaine.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

Philco Radio Time repart en 1947, enregistré sur les deux machines allemandes et les cinquante bobines de contrebande. La deuxième saison remonte dans les chiffres. Crosby devient la première grande star américaine de la radio à diffuser des émissions préenregistrées.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

## Couper au rasoir

La vraie révolution n'est pas la fidélité. Elle tient dans un geste que le fil d'acier rendait quasi impossible : couper la bande au rasoir et la recoller dans un autre ordre. L'historien Mark Clark le résume bien : le cinéma montait déjà depuis des décennies, mais ses coupures se voient à l'image ; dans le son, elles sont invisibles. Personne ne peut les repérer à l'écoute.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

L'équipe de Crosby en tire des méthodes de travail neuves. Répétition le matin, performance le soir, et Mullin qui assemble les meilleures prises des deux : « la meilleure émission possible à partir de deux émissions différentes ».[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Des bandes brutes conservées par la famille montent le procédé en action : au milieu d'un couplet, Crosby se perd, rit, prévient l'orchestre — « attendez, un temps. Faux départs. Reculez un peu, John » puis avoue, hilare, qu'il « s'est emporté en s'écoutant ». Cette prise-là finira au placard ; le public n'entendra que les passages retenus.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Robert Bader, qui gère les archives de Crosby, le dit sans détour : ils ne jouent quasiment plus jamais devant un vrai public, « croyez-moi, c'est un faux direct, et ils étaient très doués pour le fabriquer ».[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

> **Ce que change la bande**
> - clics et souffle audibles, montage quasi impraticable: Disque 78 tours
> - qualité proche du direct, coupes inaudibles: Bande magnétique
> - tout le stock initial rapporté par Mullin: 50 bobines
> Sources : Radiolab, IEEE Spectrum

Les auditeurs, eux, ne voient rien. En juin 1948, à New York, le humoriste Fred Allen lance en direct : « Cet applaudissement avait de la vie. Vous l'avez fait transcrire sous le soleil californien ? » Rires du public. Crosby répond : « Non, Fred, ces applaudissements viennent de toutes ces personnes formidables assises ici même. » Le public applaudit une blague sur l'absence du public.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Comme le conclut Radiolab : il n'existe aucun moyen de savoir ce qui s'est réellement passé dans ce studio. Le direct est devenu une esthétique reconstituable, plus un événement.

## Rire numéro trois

C'est dans ce contexte qu'apparaît le rire en boîte. Lors d'un enregistrement, un invité raconte une histoire hilarante, mais un peu trop verte pour l'antenne. Impossible de diffuser la blague. Le producteur entend autre chose : « Ce rire, je le veux. Gardez ce rire. »[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)

Très vite, l'équipe constitue une bibliothèque : une douzaine de rires numérotés, du petit gloussement poli au fou rire collectif. Blague faible ? On colle un rire en postproduction, et l'antenne n'y voit que du feu.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Tout va bien jusqu'au jour où une vanne franchement molle tombe à l'antenne avec la consigne d'y adjoindre le « rire numéro trois ». Mullin refuse. Sa fille Eve se souvient de sa position : c'était conduire l'auditoire, ce n'était pas honnête. L'homme qui avait consacré sa carrière à la fidélité du son parlait désormais de la fidélité de la joie ; ses films de famille, eux, ne furent jamais montés.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Mary Crosby défend son père : Bing n'a jamais vu de contradiction entre le direct et la bande, seulement « la liberté, la portée, les possibilités ».[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Les deux attitudes cohabitent depuis dans chaque régie du monde, et je ne crois pas qu'on puisse départager définitivement un chanteur qui voulait rentrer chez lui et un ingénieur qui voulait que le son dise la vérité. Le laugh track, né d'un accident de programmation, est devenu l'un des premiers signaux sociaux synthétiques insérés après coup dans une œuvre.

## Après le rasoir

Une fois le montage admis, les usages s'enchaînent presque mécaniquement. Une émission enregistrée l'après-midi peut passer le soir sur chaque fuseau horaire : le décalage devient un choix de programmation, plus une double représentation. Une performance réussie peut être rediffusée à l'identique. L'actualité se monte, les effets se construisent, les séquences s'assemblent après coup.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Les machines capturées en 1945 sont copiées en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.[4](https://ethw.org/Magnetophon) Ampex équipe d'abord la radio, puis les studios de musique ; partout, les ingénieurs apprennent à couper la bande comme le cinéma coupe la pellicule, et l'enregistrement cesse d'être la simple capture d'une performance pour devenir une fabrication. Détail qui traverse les décennies : les 77 cm/s allemands, convertis dans les pouces américains, donnent 76,2 cm/s — la vitesse 30 ips devenue référence internationale.[6](https://de.wikipedia.org/wiki/Magnetophon) En 1969, AEG-Telefunken célèbre le deux-millionième magnétophone livré.[3](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)

> Après 1947
> **Quatre usages nés du montage**
> - une prise, plusieurs fuseaux.: Décalage horaire
> - la même performance, rejouée à l'identique.: Rediffusion
> - la réaction devient un matériau.: Rire en postproduction
> - les événements assemblés après coup.: Actualité montée
> Sources : IEEE Spectrum, Radiolab, ETHW

## L'oreille ne tranche plus

Il reste une conséquence moins commode. Pendant des décennies, l'oreille a servi d'instrument de preuve : un disque craquait, le direct vivait, et la différence se percevait instantanément. En rendant l'enregistrement indiscernable du direct, le Magnetophon a retiré cette capacité à l'auditeur moyen comme au professionnel. Après 1947, un son parfait ne prouve plus rien.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)

Radiolab referme son récit sur les vidéos truquées et les voix générées par IA, et le parallèle est juste : nous avons reconstruit, outil par outil, la situation vécue par les auditeurs de Mullin — une oreille qui entend parfaitement et ne peut plus rien garantir.[2](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript) Entre l'authenticité revendiquée et la version montée de soi que chacun publie, le doute s'est installé dans l'usage ordinaire des médias, pas seulement dans leurs marges. Le geste, lui, a entièrement gagné : couper, remonter, lisser, publier. Chaque podcast monté au millimètre, chaque reportage reconstruit, chaque album composé de prises choisies descend directement de la lame de rasoir passée dans une bande allemande.

L'un des deux Magnetophon reconstruits par Mullin est aujourd'hui exposé au Pavek Museum, dans le Minnesota.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[7](https://pavekmuseum.org/) Quant au certificat de 1945 conservé à Stanford, il autorise officiellement le rapatriement de ce qui y est décrit comme du matériel de code Morse capturé.[1](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)[5](https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt5k4036nc_aspace_ref162_6i6) La bureaucratie militaire a classé la machine sans comprendre ce qu'elle validait. L'orchestre, lui, joue encore derrière le rideau.

## References

1. [IEEE Spectrum — Allison Marsh, « This Hi-Fi Tape Recorder Changed Radio Forever » (2 août 2026)](https://spectrum.ieee.org/magnetophon-laugh-track)
2. [Radiolab, « Mixtape: Jack and Bing » — transcript (29 octobre 2021)](https://radiolab.org/podcast/mixtape-jack-and-bing/transcript)
3. [Museum of Magnetic Sound Recording — AEG Magnetophon](https://museumofmagneticsoundrecording.org/ManufacturersAEGMagnetophon.html)
4. [Engineering and Technology History Wiki — Magnetophon](https://ethw.org/Magnetophon)
5. [Stanford Archive of Recorded Sound — Hess (Richard) Mullin-Palmer Tape Restoration Project Collection](https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt5k4036nc_aspace_ref162_6i6)
6. [Wikipédia (de) — Magnetophon, modèles K et vitesses de bande](https://de.wikipedia.org/wiki/Magnetophon)
7. [Pavek Museum of Electronic Communication](https://pavekmuseum.org/)
