Le chiffre 50 arrive à la fin de log x, pas au début.
Quand Takuto Ohta récupère environ 200 rondins irréguliers de cèdre de Yoshino, il n’a pas devant lui une nomenclature de cinquante chaises, tables et tabourets à fabriquer. Les pièces avaient déjà servi dans une installation temporaire, notamment sur le toit de GINZA SIX, et portent chacune leurs dimensions, leurs défauts et une longue entaille pratiquée dans le bois pour limiter les fissures pendant le séchage.123
Ohta transporte le lot à SKWAT, à Tokyo, et lui donne deux mois de travail. Couper, fendre, creuser, joindre, empiler. Une opération produit un objet ; si elle révèle quelque chose d’utile, elle peut être appliquée au rondin suivant. À la fin du processus, Designboom compte environ 50 pièces de mobilier fonctionnel.3
Ce n’est donc pas une collection dessinée puis exécutée dans un matériau de récupération.
C’est un protocole qui laisse le matériau participer au dessin.
Deux cents variables
Le réemploi est souvent raconté avec une transformation nette : quelque chose devait être jeté, un designer lui trouve une nouvelle fonction, le déchet devient produit.
log x est plus gênant, au bon sens du terme. Le lot n’est pas une matière première régulière que l’on peut faire entrer dans un plan unique. Les rondins diffèrent en diamètre, longueur, entaille de séchage et état de surface. Designboom précise qu’Ohta conserve volontairement ces dimensions et irrégularités au lieu de raboter tout le bois jusqu’à obtenir des modules identiques.3
La contrainte n’est donc pas seulement « utiliser ce qui existe ». Il faut trouver des opérations suffisamment simples pour fonctionner avec ce qui varie.
C’est là que le projet devient un laboratoire. Une coupe dans un rondin peut produire une assise. La même coupe, appliquée à un diamètre différent, donnera peut-être autre chose. Une méthode d’assemblage peut devenir assez robuste pour être répétée ; une autre ne survivra qu’à une seule pièce.
Le nom lui-même garde cette indétermination : log est le rondin, x reste la variable, ce qui n’est pas encore connu au début de l’essai.12
S’asseoir dessus
Avant d’être transformés, les rondins ont déjà une fonction dans l’exposition.
SKWAT les dispose à intervalles réguliers dans l’espace du café : on s’assoit dessus. Les mêmes morceaux sont en même temps le stock de matière de l’atelier.2 Lorsque le projet avance, un siège brut peut disparaître du quadrillage, être coupé, revenir sous une autre forme et modifier l’espace qui sert à montrer le travail.

Un reportage publié après l’exposition décrit encore cette ambiguïté : les participants d’une rencontre photographique à SKWAT sont assis sur des sections de tronc appartenant à log x, pendant que l’installation fonctionne comme environnement de discussion.4
Ce détail est important parce qu’il évite le temps mort habituel du prototype. Le matériau n’attend pas dans une réserve que le designer découvre son avenir. Il possède une fonction minimale tout de suite, puis cette fonction peut devenir plus précise à mesure que les essais avancent.
L’exposition n’est plus seulement l’endroit où l’on montre le résultat. Elle absorbe les états intermédiaires.
Couper pour savoir
Designboom décrit une méthode sans collection prédéterminée : Ohta teste directement coupe, assemblage et construction, puis applique rapidement les formes et techniques intéressantes à d’autres rondins.3
C’est une différence minuscule dans l’ordre des opérations, mais énorme dans ce que l’on apprend.
Avec un dessin final fixé d’avance, l’irrégularité est un écart à compenser. Dans log x, une irrégularité peut devenir la raison d’une nouvelle opération. L’entaille longitudinale, produite avant le projet pour accompagner le séchage, n’est pas effacée ; elle reste visible et peut entrer dans la manière de couper ou d’assembler la pièce.13

Le projet produit ainsi deux choses en parallèle : des meubles et une petite bibliothèque de gestes.
Les objets visibles sont les traces de cette bibliothèque. Une chaise témoigne qu’une certaine manière de fendre et de joindre tient assez bien pour porter un corps. Une table montre qu’une autre combinaison de masses peut rester stable. Les échecs, moins photogéniques, servent à éliminer des branches du même arbre d’essais.
Une taxonomie
Dès la présentation initiale, Ohta et SKWAT annoncent vouloir documenter et classer les façons de couper et de tailler, puis rendre publiques les méthodes jugées utiles sous forme de données open source.12
L’idée est plus intéressante qu’une galerie de cinquante objets, car une photographie d’une chaise transmet surtout une forme. Une méthode classée peut transmettre un principe : comment une entaille devient assemblage, comment une section est stabilisée, quel geste reste possible avec des diamètres différents.
Cette logique donne au mot « collection » un autre sens. Les cinquante meubles ne sont plus seulement cinquante références commerciales possibles. Ils sont cinquante points dans un espace de transformations.
Mais il y a une limite importante à ce récit.
Open source, plus tard
Les sources primaires de 2025 emploient le futur : le projet vise à publier les méthodes efficaces en open source.12 Un article de mars 2026 les décrit ensuite comme des techniques documentées et partagées,4 mais nous n’avons retrouvé ni dépôt public, ni PDF méthodologique, ni catalogue téléchargeable correspondant à cette promesse lors de notre vérification du 22 août 2026.
Designboom, dans sa présentation publiée la veille, insiste sur la catégorisation et la possibilité de lire et comparer les variations, sans fournir davantage de lien vers un corpus ouvert.3
Il faut donc séparer deux résultats.
La documentation fait clairement partie du protocole de log x. La publication open source complète, elle, n’est pas vérifiable à partir des ressources publiques que nous avons retrouvées.
C’est une distinction utile parce que le design adore employer « open source » comme synonyme de généreux, collaboratif ou documenté. Pour devenir réellement réutilisable, une méthode doit sortir de l’exposition avec assez d’informations pour que quelqu’un d’autre puisse la retrouver, la comprendre et l’essayer.
Une intention ouverte n’est pas encore une documentation disponible.
Cette absence ne rend pas le projet moins intéressant. Elle montre simplement où se trouve encore le travail nécessaire pour passer d’un laboratoire public à un savoir transmissible.
Cinquante traces
Les quelque cinquante pièces finales sont massives, simples et encore très proches du rondin dont elles viennent.3 Ohta n’essaie pas de cacher l’histoire précédente du bois sous une nouvelle peau de produit. L’entaille, le diamètre, la masse et les marques restent lisibles.
C’est cohérent avec son procédé : si chaque meuble était entièrement normalisé à la fin, on perdrait précisément les indices permettant de comprendre ce que chaque opération a dû négocier avec la matière.
log x est donc moins une démonstration de recyclage qu’une manière de faire de la fabrication un outil d’observation.
Le premier rondin apprend quelque chose au designer. Le deuxième permet de vérifier si cet apprentissage était particulier ou répétable. Après deux mois, les meubles sont les états stabilisés d’une conversation qui a eu lieu avec deux cents morceaux de bois différents.
Une exposition traditionnelle arrive quand ce dialogue est terminé.
Celle-ci a commencé avant de savoir quoi montrer.
