La plupart des petits SaaS trouvent d’abord une idée, construisent le produit, puis découvrent avec une certaine surprise qu’il faut aussi trouver des gens.
Erik Aronesty essaie de prendre le problème dans l’autre sens : acheter l’endroit où les gens viennent déjà avant de décider exactement quoi y construire.
Dans une interview publiée par Indie Hackers, le développeur raconte posséder une trentaine de petits sites qui généreraient ensemble environ 15 000 dollars par mois. Le chiffre vient de lui et je n’ai trouvé ni comptes publics ni audit permettant de le vérifier.
Sa méthode reste intéressante sans accepter la feuille Excel sur parole. Il cherche des entreprises mortes ou des domaines abandonnés qui possèdent encore du trafic, des citations ou une intention facilement lisible, achète le domaine, puis construit le service que les visiteurs s’attendaient à y trouver.
C’est une manière assez littérale de dire « distribution first ».
C’est aussi une méthode qui peut basculer très vite du côté le moins sympathique du SEO si le produit ne mérite pas la réputation qu’il hérite.
Un domaine devient une enquête sur la demande
Aronesty cite surtout deux projets qui rapporteraient aujourd’hui de l’argent.
OnwardTravel vend pour 16 dollars un service de réservation temporaire de vol : l’utilisateur obtient un code de réservation et un itinéraire PDF présenté comme pouvant servir de preuve de voyage ultérieur lorsqu’une compagnie ou une administration en demande une.
DirtSignal agrège des dossiers publics liés notamment aux infractions immobilières, audiences, privilèges et démolitions, puis les transforme en leads pour des professionnels de l’immobilier. Le site actuel propose des recherches gratuites et des flux de marchés à partir de 29 dollars par mois.
Dans son entretien, Aronesty attribue environ 70 % de ses revenus à OnwardTravel, 20 % à DirtSignal et les 10 % restants à une longue traîne de petits projets. Il précise que la majorité du revenu voyage n’est pas récurrente.
Ces pourcentages sont eux aussi auto-déclarés.
Ce qu’on peut vérifier est plus modeste : les produits existent, fonctionnent publiquement et ne sont pas de simples pages contenant des mots-clés. Q32, sa structure de gestion, liste aujourd’hui une quantité assez absurde de petits services et expérimentations en activité ou en préparation.
DirtSignal était vraiment à vendre
Le mot « abandonné » mérite une preuve plus concrète.
Les archives Internet de dirtsignal.com montrent qu’en 2021 et 2022 le domaine n’hébergeait pas le produit actuel. Il affichait une page Sav annonçant que le domaine était à vendre, autour de 280 dollars sur les captures archivées que j’ai vérifiées.
Ça ne prouve pas le morceau le plus important de la méthode d’Aronesty : que ce domaine possédait alors un trafic utile ou des backlinks correspondant au produit immobilier actuel.
Ça prouve au moins qu’un des noms de son portefeuille a réellement traversé une période de parking et de revente avant le service actuel.
Pour OnwardTravel, les archives remontent beaucoup plus loin, jusqu’au début des années 2000. Là encore, l’existence historique du domaine ne suffit pas à quantifier la demande récupérée lors du rachat.
Un vieux domaine est un indice. Pas un canal d’acquisition mesuré tant qu’on ne voit pas ses logs.
Google fait une différence entre réemploi et abus
Aronesty explique qu’il faut reconstruire quelque chose qui corresponde aux attentes existantes du domaine, sinon Google finira par le déclasser.
Je ne reprendrais pas cette mécanique précise comme une règle de ranking. Google ne documente pas ses systèmes comme ça.
Sa politique publique est toutefois très pertinente pour ce modèle.
Google définit l’expired domain abuse comme l’achat et la réutilisation d’un domaine arrivé à expiration principalement pour manipuler les classements, en y publiant du contenu qui apporte peu ou pas de valeur aux utilisateurs. Son exemple classique est un ancien domaine médical transformé en site de casino médiocre afin de profiter de sa réputation passée.
Google précise également qu’utiliser un ancien domaine pour un nouveau site original conçu pour servir les utilisateurs n’est pas en soi un problème.
La frontière ne passe donc pas simplement entre « nouveau domaine » et « domaine racheté ». Elle passe entre construire quelque chose pour la demande réelle et utiliser l’historique d’un nom comme costume SEO.
C’est exactement là que la méthode devient intéressante plutôt que seulement maligne.
Acheter le canal avant le logiciel
Aronesty dit avoir dépensé environ 2 000 dollars pour un domaine « snipé », puis une somme similaire pour des outils IA plus avancés, hébergement et quelques actions de prospection. Ce n’est pas un budget de référence, seulement son récit sur un portefeuille très particulier.
Il insiste surtout sur le fait qu’il dépense peu en publicité. Pour lui, le domaine fait partie de l’étude de marché : si des gens arrivent encore, que l’intention est compréhensible et qu’un service disparu a laissé un trou, le canal existe avant la nouvelle implémentation.
C’est un déplacement utile même sans acheter de domaine.
Au lieu de demander « quelle idée pourrais-je construire ? », on peut commencer par chercher un endroit où des personnes accomplissent déjà péniblement quelque chose : un marketplace avec une catégorie mal servie, une recherche récurrente, un plugin abandonné, un vieux workflow, une communauté qui bricole le même contournement.
Le domaine n’est qu’une version très visible de cette demande préexistante.
Le risque est d’hériter aussi de la confiance
Un nom de domaine ancien ne transporte pas seulement du trafic potentiel. Il peut transporter de la mémoire : anciens clients, vieux liens, citations, habitudes et parfois une impression de continuité qui n’existe plus juridiquement ou humainement.
Construire « ce que les gens attendaient » peut donc être un excellent exercice de produit et un terrain glissant pour la transparence.
Un nouveau propriétaire doit être particulièrement clair sur ce qu’il a repris : un nom et éventuellement une audience, pas nécessairement l’entreprise précédente, ses garanties ou sa réputation.
La technique d’Aronesty est moins intéressante comme recette SEO que comme rappel brutal d’un problème que les makers traitent souvent à la fin.
Un produit n’a pas seulement besoin d’être fabricable. Il lui faut un chemin vers quelqu’un qui le veut.
Acheter ce chemin est une option. Le comprendre avant d’écrire la première ligne de code est probablement la partie qui coûte le moins cher à voler.