Au centre d’ANURA, il y a une poignée dont les deux trous sont espacés de 17 centimètres, cote modeste dont Love Björklund s’est servi pour régler toute la carrosserie de son concept de véhicule rural réparable.1 La roue et le moteur attendront.

Le pick-up carré qui en résulte ne cache guère ses vis : une caisse à outils banale suffit, en principe, pour déposer ses panneaux, tandis que la poignée change de poste au fil du véhicule, tour à tour porte, point d’arrimage, clignotant ou feu arrière. Le marchepied se transforme en rampe de chargement ou en plaque de désensablage; même le phare se décroche et devient lanterne.1

Voilà une proposition autrement plus concrète que l’habituelle promesse d’une voiture « réparable », à condition de garder les roues au sol : ANURA est un projet de diplôme de l’Umeå Institute of Design, pensé pour 2040, et les sources publiées ne montrent aucun prototype roulant. Ce dessin vaut surtout par les questions qu’il rend visibles, depuis l’endroit où peut commencer la réparabilité jusqu’au moment où quelques belles vis apparentes ne répondent plus.

Dix-sept centimètres

Björklund a grandi en Dalécarlie, dans un village suédois de dix-huit habitants, à cinq kilomètres du magasin le plus proche et hors de portée des transports publics. Il raconte des communautés déjà habituées à entretenir leurs routes et à bâtir leur connexion Internet, désormais engagées aussi dans le développement de leurs propres systèmes énergétiques.1

Ce terrain fournit le point de départ du mémoire : huit habitants ruraux suédois ont participé à des entretiens semi-directifs, et sept d’entre eux conduisaient chaque jour une voiture moderne. Björklund rapporte leurs agacements très pratiques devant une voiture qui impose certaines fonctions, réclame une connexion pour des gestes basiques ou réserve la réparation aux personnes disposant d’un accès autorisé.1

Sa première réponse tient dans la matière : répéter deux trous à distance fixe donne un rythme commun aux composants; les vis restent en vue, les panneaux s’ouvrent sans outil propriétaire, et la carrosserie livre son mode d’emploi au regard au lieu de se présenter comme une peau lisse dont il faudrait deviner l’entrée.

Étude de la poignée ANURA avec deux trous de fixation et une ouverture centrale
Les deux fixations de la poignée sont espacées de 17 cm. Björklund transforme cette cote en grille commune pour les panneaux et accessoires du véhicule.Love Björklund / Umeå Institute of Design

Standardiser la poignée serait assez anecdotique; ce qui compte ici, c’est la cohérence qu’une petite pièce finit par imposer autour d’elle. Les points d’ancrage se retrouvent d’un endroit à l’autre, les panneaux montrent comment ils tiennent, et l’utilisateur apprend une logique commune plutôt qu’un nouveau tour de clips cachés à chaque démontage.

Trois réparabilités

Le mot « réparable » recouvre ici plusieurs opérations, qui ne réussissent pas forcément ensemble. La plus immédiate consiste à voir les fixations, atteindre la pièce, puis la sortir sans briser ce qui l’entoure; avec ses vis apparentes, ses panneaux démontables et son outillage courant, ANURA rend cette étape plutôt lisible.1

Après vient la question moins photogénique du remplacement : une fois le phare posé sur l’établi, où trouver une ampoule, un module ou une pièce compatible ? Celui que montre la documentation appartient au concept et sert également de lanterne ou de projecteur de toit, mais aucun connecteur, standard électrique ou catalogue de pièces n’est indiqué; sous l’article de Core77, un commentaire pointe justement le risque d’un composant retiré en quelques secondes, puis impossible à remplacer parce qu’il est unique.2

Reste l’autorité accordée au réparateur : une pièce neuve fonctionnera-t-elle sans appairage logiciel, pourra-t-on consulter les informations sur la panne, et un atelier local aura-t-il d’autres choix que l’équipement du constructeur pour la batterie, les freins ou la chaîne de traction ? Le projet promet une réparation libérée des verrous propriétaires; ses documents publics ne détaillent cependant aucune architecture électronique, aucun logiciel dédié à la recherche de panne, ni même le groupe motopropulseur.1

La grille de 17 centimètres travaille surtout sur l’accès; des interfaces réellement communes pourraient ensuite faciliter le remplacement, tandis que cette cote ne dit encore rien du contrôle logiciel et mécanique.

Une pièce, trois emplois

Le caractère d’ANURA vient beaucoup de ses pièces qui refusent de rester à leur place : le marchepied latéral se retire et fait office de rampe ou de plaque d’adhérence; un phare devient lanterne, puis se retourne sur le toit pour éclairer le travail. Lorsqu’il quitte son logement, un X apparaît sur le support vide et la voiture affiche matériellement qu’elle est « borgne ».1

Marchepied latéral ANURA retiré du véhicule et utilisé comme rampe de chargement
Le marchepied est dessiné comme une pièce amovible qui peut aussi servir de rampe ou de plaque d’adhérence.Love Björklund / Umeå Institute of Design

Cette économie de pièces présente une faiblesse assez directe, car la panne d’un composant qui cumule les fonctions les emporte ensemble : si le module ne fonctionne plus, adieu l’éclairage routier, la lanterne et le projecteur. Une telle polyvalence ne devient robuste qu’avec une pièce simple à trouver, quitte à accepter un substitut moins parfait.

Les panneaux soulèvent un doute voisin. Björklund envisage un polymère unique et recyclable, teinté dans la masse plutôt que peint, afin que les marques vieillissent avec l’objet au lieu de devenir autant de défauts cosmétiques.1 L’intention se tient, mais faute de connaître le polymère précis, l’épaisseur, les détails d’assemblage et le résultat d’essais au froid, impossible d’en déduire le vieillissement, les possibilités de réparation locale ou le recyclage effectif.

Ce que montre ANURA

Rien dans ANURA ne démontre encore qu’un véhicule rural prévu pour 2040 pourrait être produit, homologué puis entretenu ainsi, puisque les sources ne fournissent pas de prototype roulant, pas plus qu’une masse, un coût, une architecture mécanique ou des essais de corrosion et de froid. On distingue bien deux treuils intégrés à l’avant; leur éventuelle compatibilité avec des références standard reste, elle aussi, sans documentation.12

Le projet laisse tout de même une décision réutilisable : dessiner l’ouverture avant de dessiner la réparation. Des fixations visibles, répétées et faciles à comprendre donnent au moins accès au problème; face à toute une chaîne de traction, la victoire paraît minuscule, mais beaucoup d’objets échouent à cet endroit précis avant la moindre panne.

La poignée de 17 centimètres ne répare pas la voiture, mais elle évite déjà que la carrosserie commence par un secret.