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title: "L’Albanie a invité 60 studios. Le livre montre qui tenait le carnet d’adresses"
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category: "creative"
tags: ["architecture", "Albanie", "Tirana", "urbanisme", "politique"]
published_at: "2026-08-23T15:58:00.000Z"
author: "Camille Morel"
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# L’Albanie a invité 60 studios. Le livre montre qui tenait le carnet d’adresses

The Albanian Files rassemble 60 agences et plus de 500 projets. Lu comme une base de données plutôt que comme un beau livre, il révèle surtout comment architectes, pouvoir et investisseurs se rencontrent.

Un livre de 796 pages peut très bien servir à ne rien voir. On l’ouvre, on admire les tours, les fronts de mer, les perspectives impeccables, on reconnaît BIG, MVRDV, OMA, Kengo Kuma ou Valerio Olgiati, puis on le referme avec l’impression vague qu’un petit pays européen est devenu un terrain de jeu pour architectes internationaux.

**The Albanian Files** devient beaucoup plus intéressant dès qu’on le lit comme un fichier, au sens littéral. L’ouvrage dirigé par Anneke Abhelakh rassemble les contributions de 60 studios internationaux actifs en Albanie, environ 1 500 illustrations et les projets qu’ils ont construits ou proposés depuis le début des années 2000.[1](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files)

Ce que le livre documente involontairement dépasse la transformation architecturale : au fil des pages apparaît aussi le réseau des appels, des présentations, des accès au pouvoir de décision, des clients nommés et de ceux qui disparaissent complètement de la fiche projet.

C’est là que les 796 pages changent de nature.

## Le point de départ

L’histoire racontée par l’éditeur commence après l’effondrement du régime communiste et insiste sur 2004. Edi Rama, alors maire de Tirana, invite le Berlage Institute à contribuer au redéveloppement de la capitale, sous l’impulsion d’Elia Zenghelis.[1](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files)[5](https://www.lars-mueller-publishers.com/sites/default/files/2026-04/LMP%202026%20Autumn.pdf)

Ce moment fournit un mécanisme durable : faire venir des architectes extérieurs pour accélérer la rupture avec la ville héritée du régime précédent et donner à Tirana une nouvelle image internationale.

Le livre retrace ainsi trois décennies pendant lesquelles l’architecture devient un outil explicite de transformation nationale ; Edi Rama, devenu Premier ministre en 2013, signe lui-même la préface.[1](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files)

> Illustration: Double page du livre The Albanian Files présentant projets et documents d'architecture. Le livre rassemble des contributions directement remplies par les studios. Cette méthode lui donne une valeur étrange : les architectes racontent eux-mêmes comment ils sont arrivés en Albanie et avec quels projets. Credit: [Lars Müller Publishers](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files).

Le problème apparaît quand on demande ce que signifie exactement « faire venir ».

## Les appels directs

Plusieurs récits publiés dans le livre sont, à cet égard, remarquablement explicites.

Citizens.al relève le témoignage de XDGA : Xaveer De Geyter raconte sa rencontre en 2004 avec Rama au Berlage Institute. Deux décennies plus tard, son agence compte 29 projets en Albanie selon l’analyse du média.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)

Bauku décrit une trajectoire proche, depuis les rencontres autour du Berlage Institute jusqu’à une discussion avec Rama sur « l’avenir de son mandat » en 2013.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/) Reporter.al, membre de BIRN, rapporte de son côté que Chris Precht dit avoir été contacté sur Instagram par Rama et qu’Alejandro Aravena raconte avoir reçu l’appel du Premier ministre quelques minutes après qu’une autre architecte lui eut transmis son numéro.[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Sam Chermayeff fournit un cas encore plus concret : dans son texte pour le livre, il décrit un appel reçu en 2024, puis le contact avec Adelajda Roka, directrice de l’Agence de développement territorial, avant deux propositions à Tirana, de 30 000 m² et 15 000 m².[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Trois mois plus tard, BIRN relève qu’un permis de développement est accordé à **Sun Moon Star**, une tour de 44 étages et 30 000 m² dessinée par Chermayeff. Le développeur du projet, interrogé par BIRN, donne toutefois une version différente : il affirme avoir lui-même choisi et invité l’architecte.[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Ce désaccord est essentiel. Le livre et les enquêtes ne permettent pas de transformer chaque rencontre personnelle en preuve de favoritisme. Ils montrent quelque chose de plus précis : la frontière entre promotion architecturale, mise en relation, planification publique et intérêts privés est inhabituellement visible dans les témoignages eux-mêmes.

## 523 projets

Citizens.al a cessé de lire les fiches comme une succession de portfolios pour les compter, les classer et les recouper. Le média indique avoir construit une base à partir de **60 tableaux techniques et 523 projets**, recoupés avec ses propres enquêtes sur la construction à Tirana.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)

Le résultat donne une autre échelle au phénomène : 57 projets y sont classés comme construits, 53 en chantier et 47 en attente de permis au moment de l’analyse. Le statut d’une grande partie des autres reste inconnu.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)

Le chiffre le plus utile est moins spectaculaire : **41 % des projets ne mentionnent pas leur client**, et sept studios auraient choisi de ne nommer aucun développeur dans leurs fiches.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)

> THE ALBANIAN FILES
> **Le livre comme base**
> - Contributions internationales réunies par l’ouvrage.: 60 studios
> - Fiches exploitées dans la base construite par Citizens.al.: 523 projets
> - Part des projets où le client n’est pas nommé selon cette analyse.: 41 %
> - Assez de matière pour lire autre chose qu’un catalogue d’images.: 796 pages
> Sources : Lars Müller Publishers et Citizens.al.

Cette absence change la question : le nom de l’architecte, facile à trouver, fait partie de ce que le projet veut montrer, tandis que retrouver le commanditaire demande parfois de remonter permis, sociétés et documents publics.

## Le client absent

Abhelakh décrit elle-même le développeur comme investisseur, initiateur, négociateur et parfois spéculateur. Dans le questionnaire envoyé aux 60 agences, un champ permettait d’indiquer le développeur ou commanditaire, mais chaque studio restait libre de le remplir.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)

Le choix éditorial laisse une asymétrie assez frappante : les architectes sont nommés avec soin, tandis que certains financeurs ou commanditaires restent en blanc.

Dans un livre consacré à la relation entre liberté et architecture, cette absence devient elle-même informative.

À lui seul, un champ vide ne démontre rien. Un commanditaire peut rester discret pour des raisons parfaitement ordinaires ; en revanche, lorsqu’on étudie la transformation massive de Tirana et du littoral, son nom relie directement la forme urbaine à la propriété, au financement et aux décisions administratives qui rendent le chantier possible.

> Illustration: Double page de The Albanian Files montrant plusieurs projets architecturaux en Albanie. Les centaines de projets rendent le phénomène visible par accumulation. La difficulté commence ensuite : distinguer projet, commande, permis, chantier et bâtiment effectivement livré. Credit: [Lars Müller Publishers](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files).

Reporter.al arrive au même problème par une autre voie. Son enquête décrit plusieurs grands architectes étrangers recrutés par appels personnels, intermédiaires publics ou réseaux informels ; elle rapporte aussi les réponses de professionnels qui contestent l’idée que ces contacts constituent nécessairement un conflit d’intérêts.[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

## Qui décide

Le cas albanais dépasse donc largement l’opposition commode entre « starchitects » et architectes locaux.

Le dispositif est plus intéressant : une signature internationale apporte une valeur symbolique au projet privé, l’État et ses agences disposent du pouvoir de planification et d’autorisation, les investisseurs cherchent à rendre leurs opérations désirables et réalisables, tandis que Rama affiche depuis longtemps son intérêt pour l’architecture comme instrument de transformation.[1](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files)[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Ces intérêts peuvent parfaitement s’aligner dans la légalité. Il reste alors à regarder si l’accès et le pouvoir de sélection se concentrent entre quelques mains, sans confondre cette question avec une accusation pénale.

BIRN cite ainsi un partenaire local de Mass Studies expliquant que les grands projets nécessitent des collaborations étrangères et que les investisseurs recherchent ces architectes parce qu’ils augmentent la valeur de l’investissement.[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/) Sam Chermayeff défend pour sa part l’idée qu’il n’est pas exceptionnel que les institutions chargées de permis ou de planification soient en contact avec architectes et investisseurs, tout en reconnaissant la légitimité des demandes de transparence.[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Cette réponse ramène utilement la discussion vers les traces concrètes : les introductions, les permis, les validations administratives et les décisions qui les relient.

## Le contexte politique

Plaquer les enquêtes anti-corruption en cours sur l’ensemble des projets du livre serait tentant, et méthodologiquement faux.

Reuters rapporte qu’en décembre 2025, le parquet spécial SPAK a inculpé la vice-Première ministre Belinda Balluku, soupçonnée d’être intervenue dans l’attribution de deux marchés d’infrastructure de 2021 dépassant ensemble 200 millions d’euros. Balluku conteste les accusations.[4](https://www.reuters.com/world/probe-into-corruption-heart-albanias-government-2026-02-19/)

Ces marchés concernent un tunnel autoroutier et une section du périphérique de Tirana ; Reuters ne les présente pas comme des projets de **The Albanian Files**.[4](https://www.reuters.com/world/probe-into-corruption-heart-albanias-government-2026-02-19/)

Leur intérêt ici reste contextuel. En 2026, les marchés publics, le pouvoir administratif et la transparence occupent concrètement le débat albanais ; cela n’autorise évidemment pas à accuser collectivement les 60 studios du livre ni leurs 523 projets.

La distinction compte d’autant plus que le livre est préfacé par le Premier ministre et qu’il se présente comme un récit sur la liberté architecturale. Plus le pouvoir politique participe au récit, plus il faut séparer les faits documentés, les témoignages des architectes, les critiques des médias et les procédures judiciaires qui suivent leurs propres règles.

## Le livre inversé

Pris au premier degré, **The Albanian Files** célèbre une Albanie ouverte aux architectes du monde. C’est déjà une histoire intéressante : en vingt ans, Tirana est devenue un laboratoire où des agences qui travailleraient ailleurs dans des procédures longues trouvent des occasions de construire vite et grand.

À la seconde lecture, pourtant, le livre raconte davantage.

Il permet de suivre un carnet d’adresses institutionnel sur plusieurs décennies. Il montre comment certains architectes décrivent eux-mêmes leurs rencontres avec Rama, comment des investisseurs privés apparaissent ensuite dans les projets et comment une part étonnamment élevée des fiches laisse le commanditaire sans nom.[2](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)[3](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)

Il montre aussi les limites du beau livre comme instrument de transparence. Une façade photographiée, une fiche datée, le récit d’une rencontre : chacun apporte sa pièce, mais le registre foncier, le permis, le marché public et les comptes de société gardent leur rôle propre.

Au fond, c’est ce qui donne leur valeur aux 796 pages. Elles ne ferment pas le dossier ; elles livrent assez de noms, de dates et de projets pour que journalistes, chercheurs et citoyens continuent à l’ouvrir.

## References

1. [Lars Müller Publishers, The Albanian Files](https://www.lars-mueller-publishers.com/albanian-files)
2. [Citizens.al, In The Albanian Files is the Albania that Edi Rama is drawing, 22 juin 2026](https://citizens.al/en/2026/06/22/ne-the-albanian-files-gjendet-shqiperia-qe-po-vizaton-edi-rama/)
3. [Reporter.al / BIRN, The Albanian Files: Anatomia e rilindjes arkitekturore të Edi Ramës, 6 juillet 2026](https://www.reporter.al/2026/07/06/the-albanian-files-anatomia-e-rilindjes-arkitekturore-te-edi-rames/)
4. [Reuters, The probe into corruption at the heart of Albania's government, 19 février 2026](https://www.reuters.com/world/probe-into-corruption-heart-albanias-government-2026-02-19/)
5. [Lars Müller Publishers, catalogue 2026](https://www.lars-mueller-publishers.com/sites/default/files/2026-04/LMP%202026%20Autumn.pdf)
